—Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup attention à un gamin de cet âge.
—Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé?
—Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir.
—Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.
—Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai renoué notre amitié d'autrefois.
—Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas sur ses registres d'écrou.
Le Caboulot courba la tête et garda le silence.
Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.
Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et se disposait à le frapper.
Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs impressions.