Il nous reste maintenant à examiner si Denon n'a pas été plagiaire.

Denon écrivait élégamment; il contait surtout fort bien, et sa conversation spirituelle et toujours fertile en anecdotes amusait beaucoup Louis XV et Madame de Pompadour.

Il n'est donc pas probable qu'il se soit attribué un conte qui avait été imprimé[14] déjà en 1780; aussi avons-nous la certitude morale que Dorat est l'auteur de Point de lendemain, car les changements apportés à l'édition publiée par Denon trente ans plus tard sont presque insignifiants et ne consistent guère qu'en quelques corrections de style.

Si le champ des suppositions est ouvert, et il doit l'être quand il s'agit de disculper un auteur accusé de plagiat, on pourrait être porté à croire, en voyant tout l'intérêt de Denon pour ce petit conte, qu'il en a été le héros et que Dorat n'a fait que mettre en lumière les confidences de l'artiste.

Mme la comtesse Isabella Albrizzi, dans ses Ritrati[15], parle avec enthousiasme des succès galants de Denon et l'on sait qu'amoureux de toutes les actrices et afin d'avoir le privilége de les voir plus fréquemment, il donna aux Français une comédie, Le bon Père, qui eut un succès médiocre.

On peut donc lui attribuer l'aventure, et il serait assez piquant que le marquis minautorisé tout en minautorisant, fut Dorat lui-même avec qui Denon était très lié.

Il existe encore un petit volume intitulé: La Nuit Merveilleuse ou le nec plus ultra du plaisir[16], c'est le conte Point de lendemain amplifié par des détails trop licencieux. Ce livre de la fin du siècle dernier, imprimé bien certainement dans un moment où la discorde avait substitué la licence à la liberté de la presse, n'était pas inconnu à Denon. Bien que pour nous il n'en soit pas l'auteur, ce volume lui a au moins servi quand il a publié sa petite édition.

Nous trouvons, en effet, pour appuyer notre assertion, le passage suivant dans le conte de Dorat page 235:

«Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent. En effet, etc.» Dans la Nuit Merveilleuse il y a: «Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent, ils s'accélèrent et s'échauffent les uns par les autres.»

Cette dernière phrase est identique dans l'édition de Denon.