En France, Boyer d'Argens, d'abord, «ce d'Argens, comme l'a dit Voltaire[604], que les jésuites, auteurs du Journal de Trévoux, ont accusé de ne rien croire», raconta le plus sérieusement du monde des histoires de vampires dans ses Lettres juives qui sont, on le sait, une des nombreuses imitations des Lettres persanes. Nous ne savons si nous nous abusons, mais il nous paraît que ce fut lui qui introduisit le mot serbe dans la langue française (1737)[605].
Après lui, un érudit célèbre, le R.P. dom Augustin Calmet, l'historien de la Lorraine et le commentateur de la Bible, publia en 1746 ses Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et les vampires[606], livre absurde «dont on n'aurait pas cru son auteur capable[607]». Voici les conclusions auxquelles il arrive:
I. Que les Anges et les Démons ont souvent apparu aux hommes; que les âmes, séparées du corps, sont souvent revenues, et que les uns et les autres peuvent encore faire la même chose.
II. Que la manière de ces apparitions, et de ces retors, est une chose inconnue, et que Dieu abandonne à la dispute et aux recherches des hommes.
III. Qu'il y a quelque apparence que ces sortes d'apparitions ne sont point absolument miraculeuses de la part des bons et des mauvais Anges, mais que Dieu les permet quelquefois pour des raisons dont il s'est réservé la connaissance.
IV. Que l'on ne peut donner sur cela aucune règle certaine; ni former aucun raisonnement démonstratif, faute de connaître parfaitement la nature et l'étendue du pouvoir des États spirituels dont il s'agit.
V. Qu'il faut raisonner des apparitions en songe autrement que de celles qui se font dans la veille; autrement des apparitions en corps solide, parlant, marchant, buvant et mangeant, et autrement des apparitions en ombre, ou en corps nébuleux et aérien; enfin que les corps qui reviennent en Grèce, en Hongrie, en Moravie, en Silésie, demandent encore une manière de raisonner différente.
VI. Ainsi il serait téméraire de poser des principes, et de former des raisonnements uniformes sur toutes ces choses en commun. Chaque espèce d'apparitions demande son application particulière[608].
Ces Dissertations eurent un succès prodigieux qui dura longtemps. Les éditions, les traductions étrangères se succédèrent pendant une vingtaine d'années. Le nom de vampire devint si célèbre qu'en 1762 Buffon donna le nom de vespertilio vampyrus à une chauve-souris de l'Amérique du Sud[609].
On peut s'imaginer ce que les esprits forts du XVIIIe siècle eurent à dire d'une telle superstition. C'est Voltaire en personne qui se chargea de répondre.