Le nom de vampire, quoique d’origine incertaine[594], passa, vers 1730, de la langue serbe dans toutes les langues européennes, même dans celles où la chose était déjà connue et n’avait besoin que d’un nom, comme l’anglais et l’allemand. On avait parlé, il est vrai, à plusieurs reprises, avant 1730, des upiorz polonais[595], des vroucolaques grecs[596], des Toten et des Blutsäuger de Silésie et de Bohème, mais toutes ces histoires n'avaient pas eu le succès qu'obtinrent, à partir de 1725, les extraordinaires nouvelles rapportées du pays serbe.
Au mois de septembre 1724 mourut le paysan Pierre Blagoyévitch de Kissilovo, petit village que les rapports du temps placent dans la «Hongrie du Sud», mais qui se trouve en Serbie actuelle, alors occupée par les Autrichiens. Dix semaines après sa mort, neuf autres personnes du même village succombèrent en huit jours, déclarant avoir vu pendant la nuit Pierre Blagoyévitch venir leur sucer le sang. Le neuvième jour, la femme du vampire raconta que la nuit précédente Pierre Blagoyévitch lui était apparu et lui avait demandé ses souliers.
Alors le village entier se présenta au proviseur impérial à Gradischka (Véliko Gradichté); celui-ci vint avec un pope et un bourreau, pour examiner l'affaire. Il ordonna d'ouvrir le tombeau du mort. On trouva Pierre Blagoyévitch «tout frais» (ganz frisch), comme nous assure l'acte officiel. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles s'étaient renouvelés; sa bouche était pleine de sang. On lui enfonça un pieu dans le cœur et on le brûla. L'officier impérial rédigea un long rapport au Gouvernement de Belgrade, qui le fit envoyer à Vienne où il provoqua une grande sensation dans la presse et même dans les milieux scientifiques[597].
Un nouveau cas de vampirisme, plus sensationnel encore, fut signalé en Serbie en 1732. On manda au colonel Botta d'Adorno à Belgrade qu'une épidémie terrible régnait à Medvédia, près de Krouchévatz. Le colonel envoya tout de suite sur les lieux un «contagions-medicus», M. Glaser; il en reçut, quelques jours après, un rapport très confus; le médecin demandait la permission de faire une «visitation chirurgique» dans le cimetière du village, ce qui eut lieu le 7 janvier 1732[698]. Voici l'histoire entière[599]:
En 1727, un heyduque, Arnaout Pavlé de Medvédia, fut écrasé par la chute d'un chariot de foin. Trente jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement et de la manière dont meurent, suivant la tradition du pays, ceux que poursuivent les vampires. On se souvint alors que cet Arnaout Pavlé avait souvent raconté qu'aux environs de Kossovo Polié (Vieille-Serbie) il avait été tourmenté par un vampire turc, mais qu'il avait trouvé moyen de se guérir en mangeant de la terre qui recouvrait le vampire et en se frottant de son sang; précaution qui ne l'empêcha pas cependant de devenir vampire à son tour après sa mort. Donc, on l'exhuma quarante jours après son enterrement. Son corps était vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe avaient poussé et ses veines étaient toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les parties de son corps sur le linceul dont il était enveloppé. Le hadnagi ou le bailli du lieu lui enfonça un pieu aigu dans le cœur; on lui coupa la tête et l’on brûla le tout. Après cela, on fit subir la même opération aux cadavres des quatre autres personnes mortes de vampirisme, de crainte qu’elles n’en fissent mourir d’autres à leur tour.
Au bout de cinq ans, c’est-à-dire en 1732, éclata à Medvédia la terrible épidémie qui fit venir la commission impériale de Belgrade. De nouveaux cas de vampirisme furent constatés, mais on n’en savait pas la cause.
On découvrit enfin, après avoir bien cherché, que le défunt Arnaout Pavlé avait tué non seulement les quatre personnes dont nous avons parlée mais aussi plusieurs bêtes dont les nouveaux vampires s’étaient repus. On résolut alors de déterrer tous ceux qui étaient morts depuis un certain temps, et parmi une quarantaine de cadavres, on en trouva dix-sept avec tous les signes les plus évidents de vampirisme: aussi leur transperça-t-on le cœur; on leur coupa la tête et on les brûla, puis on jeta leurs cendres dans la rivière Morava.
Un procès-verbal fut dressé par la commission impériale, signé par les officiers autrichiens et les chirurgiens-majors des régiments. Il fut expédié au conseil de guerre à Vienne, qui établit une commission spéciale pour examiner la vérité de tous ces faits.
L’Empereur Charles VI s’intéressa vivement à cette histoire, qui eut tôt fait de se répandre à travers l’Europe entière. L’année suivante (1733), rapporte un écrivain du temps, «à la foire de Leipzig, on ne voyait aux magasins de livres que des brochures sur les buveurs de sang[600]». Une ville allemande déclara la guerre aux vampires et demanda secours aux Universités et aux sociétés savantes[601]. La chose suscita de l’intérêt même en France, et Louis XV s'adressa à son ambassadeur à Vienne, le duc de Richelieu, pour avoir des détails[602].
En Allemagne, on publia une foule de dissertations écrites d'après les points de vue les plus différents; théologiens, philosophes, chirurgiens, historiens crurent devoir dire leur mot là-dessus: les uns, ne croyant pas, mais essayant d'expliquer la superstition par les raisons les plus étranges, les autres, prenant la chose au sérieux et se demandant si c'était le corpus, l'anima ou le spiritus qui faisait agir les vampires[603].