En somme, ce qu'il faut ici remarquer, c'est que le romantisme de l'auteur des ballades illyriques est d'une nature toute spéciale. Mérimée supplée à son manque d'imagination, en puisant à droite et à gauche, dans les auteurs excellents et classiques dont il a été nourri, dans quelques livres qui lui sont tombés par hasard sous la main, des situations émouvantes qu'il accommode de façon nouvelle. Pour se donner un air de ressemblance avec les auteurs alors à la mode, il habille les héros de ses drames d'oripeaux que, tant bien que mal, il est parvenu à décrocher du magasin romantique. Il met dans leur bouche certaines expressions toutes faites qu'il a trouvées un peu partout et qui sont comme la base du vocabulaire de la poésie populaire en tous pays. Il a retenu de cette langue un peu puérile que parlent volontiers les peuples dans l'enfance, certains tours très généraux qui ne pouvaient échapper même à la sécheresse de son imagination. Et c'est à vrai dire ce qu'il y a dans son livre de plus véritablement lyrique et populaire. Quant au reste, nous ne faisons qu'y découvrir Mérimée tel qu'il sera un jour: l'auteur froid, impersonnel, qui, de parti pris, se retranche de tout ce qu'il écrit; qui se surveille et ne veut pas s'abandonner.
CHAPITRE VI
Le merveilleux dans «la Guzla».
§ 1. Historique du vampirisme.—§ 2. Le vampirisme dans la Guzla. Dissertation de Mérimée. La Belle Sophie. Jeannot. Le Vampire. Cara-Ali. Constantin Yacoubovich.—§ 3. Le mauvais œil. Dissertation sur cette superstition. Le Mauvais Œil. Maxime et Zoé.—§ 4. L'Amant en Bouteille.—§ 5. La Belle Hélène.—§ 6. Le Seigneur Mercure.
Afin de donner à la Guzla une apparence d'ancienneté, en même temps qu'un air de naïveté, qualités indispensables à un recueil de poésies populaires, Mérimée consacre une grande place au merveilleux et à la superstition. Les vampires monstrueux et les jeteurs de sort jouent un rôle très important dans ce livre qui devait avoir le semblant d'une production de l'imagination exaltée des «primitifs» ignorants.
On a déjà pu s'en apercevoir dans les ballades dont nous avons parlé aux chapitres précédents. Le Chant de Mort est fondé entièrement sur la croyance populaire. Dans les Braves Heyduques, c'est cette invitation de Christich Alexandre à son frère aîné: «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime. Quand nous serons tous morts de faim, nous reviendrons sucer le sang de nos ennemis»: allusion évidente au vampirisme. Dans le Cheval de Thomas II, il y a un cheval qui parle; dans la Flamme de Perrussich, une flamme qui voltige autour des tombeaux.
Il y a à faire une remarque avant d’entrer dans notre sujet. Cet élément surnaturel et effrayant ne fut pas incorporé par hasard dans la Guzla. Tout en apportant une couleur folklorique nécessaire, il concordait si bien avec le goût régnant en ce temps, que nous devons nécessairement rattacher ces ballades à leur vraie source.
§ 1
HISTORIQUE DU VAMPIRISME
Selon une superstition populaire répandue non seulement chez les peuples slaves, comme on le veut quelquefois, mais aussi chez les Roumains, les Albanais, les Grecs modernes, les Allemands, les Anglais, les Irlandais[593], les vampires sont des morts qui sortent de leur tombeau pour venir sucer le sang des vivants pendant la nuit. On ne peut, d’après la tradition, s’en débarrasser qu’en les exhumant pour leur percer le cœur avec un pieu, leur couper la tête et les brûler.