À la même époque, un critique français constatait, lui aussi, l'influence de Théocrite. Après avoir blâmé la sauvagerie qui règne dans la plupart des pièces qui composent la Guzla, «nous excepterons, dit-il, deux petites pièces: l'Impromptu du vieux Morlaque et le Morlaque à Venise. Il règne dans la seconde une mélancolie douce et vraiment poétique, et qui décèle un grand fonds de raison. L'autre est une imitation assez gracieuse de la Galatée de Théocrite[586].» Et là, comme si souvent ailleurs, nous retrouvons le procédé familier de Mérimée: pauvre d'invention, l'auteur de la Guzla emprunte à Théocrite l'inspiration de son poème et à Chaumette-Desfossés la couleur locale:
CHAUMETTE-DESFOSSÉS: MÉRIMÉE:
La chaîne du Prolog qui sépare la Impromptu Bosnie de la Dalmatie… Cette chaîne renferme les plus hautes montagnes. La neige du sommet du Prolog Quelques-unes… sont couvertes de n'est pas plus blanche que n'est neige pendant dix mois de l'année[587]. ta gorge.
THÉOCRITE:
Ô blanche Galatée, pourquoi Un ciel sans nuage n'est pas repousses-tu celui qui t'aime, ô toi plus bleu que ne sont tes yeux. qui es plus blanche que le lait caillé, L'or de leur collier est moins plus délicate qu'un agneau, plus brillant que ne sont les pétulante qu'un jeune veau, toi dont la cheveux, et le duvet d'un jeune chair est plus ferme qu'un grain de cygne n'est pas plus doux au raisin vert! (Idylle XI.) toucher. Quand tu ouvres la bouche, il me semble voir des Sois heureuse, jeune femme, _sois amandes sans leur peau. Heureux heureux, époux au noble beau-père! Que ton mari! Puisses-tu lui donner Latone, Latone par qui prospère la des fils qui te jeunesse, vous donne une belle ressemblent[589]! progéniture_! (Idylle XVIII[588])
Dans les deux pièces que nous venons de citer, l'imitation paraît intentionnelle; il en est d'autres où elle n'est pas moins évidente, mais il n'est pas sûr qu'elle ait été voulue. C'est ainsi que Mérimée emprunte à Homère quelques expressions toutes faites: Il regardait Lepa de travers (p. 197), ύπόδρα ίδών; il est mort misérablement à cause de la malédiction de son père (p. 29) rappelle l'expression si fréquente en grec de χαχώς avec les verbes signifiant «mourir» et «faire mourir».—À certaines comparaisons on reconnaît de même que Mérimée se souvient de l'antiquité classique:
Avez-vous vu une étoile brillante parcourir le ciel d'un vol rapide et éclairer la terre au loin. Bientôt ce brillant météore disparaît dans la nuit, et les ténèbres reviennent plus sombres qu'auparavant: telle disparut la vision de Thomas[590].
C'est la manière et l'esprit d'Homère et de Virgile. L'Illyrie de Mérimée est peuplée de chevriers comme l'était la Sicile de Théocrite; d'aèdes et de citharistes devenus joueurs de guzla, comme l'était la Grèce d'Homère: «Qu'il laisse à d'autres, plus habiles que lui, l'honneur de charmer les heures de la nuit, en les faisant paraître courtes par leurs chants» (p. 174), ad strepitum cithara cessatum ducere somnum[591]. Ou ce passage: «Je gardais mes chèvres… et les cigales chantaient gaiement sous chaque brin d'herbe, car la chaleur était grande» (p. 239), qui fait penser à Théocrite: «Et dans les rameaux touffus les cigales brûlées par le soleil chantaient à se fatiguer.» (Idylle VII.)
Le bey Marnavich qui «se plaît dans les cavernes qu'habitent les heyduques», fait un peu songer à Gallus sola sub rupe jacentem (Virg., Egl. X.), plus loin à Io, l'infortunée Io de la mythologie: «Il court çà et là comme un bœuf effrayé par le taon.» (La Guzla, p. 119.) «Dis-moi en quel lieu de la terre erre la malheureuse Io; le taon me pique à nouveau infortunée…» (Eschyle, Prométhée, v. 566 sq.)
Sans doute, nous ne voudrions pas prétendre que Mérimée a pensé en effet à tout ce à quoi son livre nous fait songer, mais il nous semble qu'il y a là des rapprochements en assez grand nombre pour pouvoir dire, même s'ils ne sont pas tous très probants, que Mérimée, en composant la Guzla, s'est souvenu dans une certaine mesure de ses études classiques[592].