Venise commençait à devenir fort à la mode; le séjour qu'y avait fait Byron avait rendu célèbre la pittoresque ville des doges, des sbires, des gondoliers. La barcarolle avait fait une fortune rapide. En 1825, les Annales romantiques en publièrent une d'Ulric Guttinguer, dont les premiers vers ressemblent quelque peu au premier couplet de celle de Mérimée:

Embarquez-vous, qu'on se dépêche,
La nacelle est dans les roseaux;
Le ciel est pur, la brise est fraîche,
L'onde réfléchit les ormeaux[578].

Nous ne savons si celle de Mérimée est un pastiche de quelque barcarolle vénitienne incontestable. Toutefois le genre était assez facile et devait tenter un écrivain peu inventif; il ne faut pas beaucoup d'imagination, en effet, pour parler agréablement de l'eau, du ciel, du vent léger qui souffle dans les voiles, du plaisir qu'on éprouve à se sentir mollement bercé sur la mer[579]; il ne faut pas non plus beaucoup d'idées pour songer qu'un pirate, toujours à craindre, peut venir troubler cette douce quiétude; et c'est pourquoi nous dirons que si la Barcarolle de Mérimée ne nous semble pas plus mauvaise que d'autres, elle ne nous en paraît pas moins artificielle.

§ 8

THÉOCRITE ET LES AUTEURS CLASSIQUES

Si Mérimée n'avait pas fait de très bonnes études au collège Henri IV, il en fît d'excellentes après être sorti des bancs du lycée. Il fut pendant de nombreuses années l'auditeur assidu de Boissonade au Collège de France[580]; et c'est à juste titre que son successeur à l'Académie française, M. de Loménie, le déclara un des meilleurs hellénistes de son temps[581]. Il est donc tout naturel de retrouver ici et là, dans la Guzla, des souvenirs classiques.

Le critique de la Foreign Quarterly Review (juin 1828) avait déjà remarqué cette influence de la Grèce antique dans les ballades «illyriennes». C'est ainsi qu'il rapproche, non sans raison, la XIVe Idylle de Théocrite du Morlaque à Venise de Mérimée. Ajoutons que, si dans le début de son poème Mérimée s'est inspiré de Théocrite, c'est encore à la Grèce, mais à la Grèce moderne, aux Chants populaires de Fauriel qu'il en doit la fin. Nous nous bornerons ici à rapprocher les textes; ils parlent assez d'eux-mêmes.

L'AMOUR DE KYNISKA: LE MORLAQUE À VENISE

[Aiskhinès se plaint à son ami Quand Prascovie[583] m'eut Thyonikhos de l'inconstance de Kyniska, abandonné, quand j'étais triste et lui déclare qu'il veut aller sur les et sans argent, un rusé Dalmate mers chercher un remède à ses chagrins. vint dans ma montagne et me dit: Thyonikhos lui donne un conseil.] Va à cette grande ville des eaux, les sequins y sont plus Ce que tu désirais devait arriver, communs que les pierres dans ton Aiskhinès. Mais si tu veux t'expatrier, pays. sache que Ptolémaios, de tous ceux qui donnent une solde, est le meilleur chef Les soldats sont couverts d'or pour un homme libre. Il est prudent, et de soie, et ils passent leur ami des Muses, tendre, très affable, temps dans toutes sortes de connaissant qui l'aime et mieux encore plaisir: quand tu auras gagné de qui ne l'aime pas, très généreux et ne l'argent à Venise, tu reviendras refusant jamais ce qu'il est convenable dans ton pays avec une veste de solliciter d'un roi… De sorte que, galonnée d'or et des chaînes si tu veux t'agrafer le manteau sur d'argent à ton hanzar. l'épaule droite, et attendre bravement le choc d'un porteur de bouclier, pars Et alors, ô Dmitri! quelle jeune au plus vite pour l'Égypte. Les tempes fille ne s'empressera de blanchissent et la joue ensuite; il t'appeler de sa fenêtre et de te faut agir pendant qu'on a le genou jeter son bouquet quand tu vigoureux[582]. auras accordé ta guzla? Monte sur mer, crois-moi, et viens à la grande ville, tu y deviendras riche assurément. LE GREC DANS LA TERRE ÉTRANGÈRE:

… La terre étrangère m'a séduit; le Je l'ai cru, insensé que terrible pays étranger,—et voilà que j'étais, et je suis venu dans ce je prends pour sœurs des étrangères, grand navire de pierres; mais des étrangères pour gouvernantes;—pour l'air m'étouffe, et leur pain me laver mes vêtements, mes pauvres est un poison pour moi. Je ne habits.—Elles lavent une fois, elles puis aller où je veux; je ne les lavent deux, trois et cinq puis faire ce que je veux; je fois.—Mais passé les cinq fois, elles suis comme un chien à l'attache. les jettent dans la rue:—«Étranger, ramasse tes vêtements; étranger, Les femmes se rient de moi quand ramasse tes habits.—Retourne dans ton je parle la langue de mon pays, pays, étranger; retourne-t'en et ici les gens de nos montagnes chez toi[584].» ont oublié la leur, aussi bien que nos vieilles coutumes: je suis un arbre transplanté en été, je sèche, je meurs[585]…