La première partie de cette ballade est inspirée des Lettres sur la Grèce, notes et chants populaires, extraits du portefeuille du colonel Voutier, Paris, 1826. Au profit des Grecs. Elle n'est que la mise en œuvre dramatique et poétique de deux anecdotes qui s'y trouvent rapportées. Mérimée eut tout d'abord la franchise de citer, à propos d'un détail insignifiant et dans une note bien dissimulée, «les lettres sur la Grèce du colonel Voutier». Il supprima cette note dans les éditions postérieures.

Nous n'avons pu établir quelle fut la source de la seconde partie; mais nous croyons fermement qu'ici encore, nous avons affaire à une sorte de contamination, et qu'on saura probablement un jour qui a fourni à Mérimée ce second épisode.

Voici les textes dont il s'est inspiré dans le premier.

COLONEL VOUTIER: MÉRIMÉE:

… Mais laissons-les, pour nous Serral est en guerre contre occuper des Monténégrins et de leur Ostrowicz: les épées ont été courtoisie que j'ai promis de vous tirées; six fois la terre a bu faire connaître. Quelle que soit la le sang des braves. Mainte veuve fureur des querelles qui s'élèvent trop a déjà séché ses larmes; plus souvent parmi les Monténégrins, les d'une mère pleure encore. femmes sont toujours religieusement respectées. Cette neutralité donne à ce Sur la montagne, dans la plaine, sexe l'occasion de rendre d'importants Serral a lutté contre Ostrowicz, services. Lorsque leurs maris sont en ainsi que deux cerfs animés par vendetta, elles les accompagnent le rut. Les deux tribus ont partout et vont en avant visiter les versé le sang de leur cœur, et lieux où l'on pourrait leur avoir tendu leur haine n'est point apaisée. quelque piège. À la guerre elles font l'office de hérauts, servant Un vieux chef renommé de Serral d'éclaireurs, font les reconnaissances, appelle sa fille: «Hélène, monte et l'on a vu souvent les vaincus vers Ostrowicz, entre dans le trouver un asile derrière elles. Y village et observe ce que font a-t-il rien de plus touchant? Un des nos ennemis. Je veux terminer la principaux habitants, qui me contait guerre, qui dure depuis six ces détails comme la chose du monde la lunes.» plus naturelle, me dit que dans une occasion où il marchait contre un Les beys d'Ostrowicz sont assis village, sa troupe, supérieure en autour d'un feu. Les uns nombre à celle du parti opposé, se polissent leurs armes, d'autres promettait une victoire facile. font des cartouches. Sur une L'ennemi fit ranger en haie toutes ses botte de paille est un joueur de femmes et, à l'abri de ce rempart, guzla qui charme leur veille. commença un feu terrible sur les assaillants qui ne pouvaient riposter. Hadagny[574], le plus jeune Après avoir essuyé quelques pertes, d'entre eux, tourne les yeux ceux-ci étaient sur le point de se vers la plaine. Il voit monter retirer, lorsque mon conteur qui, quelqu'un qui vient observer disait-il, ha girato il mondo se leur camp. Soudain il se lève et décida à lâcher son coup de fusil; saisit un long fusil garni aussitôt les femmes se retirèrent en d'argent. les maudissant, et sa troupe obtint un plein succès: cependant il en est «Compagnons, voyez-vous cet resté une vraie tache à son nom. ennemi qui se glisse dans l'ombre? Si la lumière de ce feu En ce moment deux villages sont en ne se réfléchissait pas sur son conférence pour traiter de la paix, bonnet, nous serions surpris; mais on est fort embarrassé de la mais si mon fusil ne rate, il conclure, parce qu'une jeune fille a périra.» été tuée: c'est la plus grande des calamités. Voici à quelle occasion est Quand il eut baissé son fusil, arrivé ce funeste événement. La troupe il lâcha la détente, et les qu'elle accompagnait, craignant de échos répétèrent le bruit du s'engager dans un défilé où elle coup. Voilà qu'un bruit plus soupçonnait une embuscade, l'envoya en aigu se fait entendre. Bietko, avant, et plusieurs coups de fusil son vieux père, s'est écrié: étaient partis avant que l'on eût «C'est la voix d'une femme!» reconnu que c'était une femme[575]. «Oh! malheur! malheur! honte à notre tribu! C'est une femme qu'il a tuée au lieu d'un homme armé d'un fusil et d'un ataghan!»

… «Fuis ce pays, Hadagny, tu as déshonoré la tribu. Que dira Serral quand il saura que nous tuons les femmes comme les voleurs heyduques?[576]»

§ 7

LA «BARCAROLLE»

Quelques mots seulement sur la Barcarolle[577]. Elle nous paraît avoir été intercalée au milieu des autres ballades avec assez de bonheur, pour mettre un peu de variété dans le recueil. Mérimée a senti qu'il nous avait trop promenés à travers les montagnes escarpées, aussi a-t-il jugé convenable de nous mener nous rafraîchir quelque peu au bord de la mer. Ce petit poème assez gracieux jette dans le recueil une note nouvelle; il complète la série des couleurs sous lesquelles l'auteur de la Guzla s'est plu à imaginer l'Illyrie; couleurs chatoyantes et diverses où se mêlent des éléments turcs, byzantins et enfin vénitiens. Nous aurons l'occasion de voir dans la suite qu'il est fait dans la Guzla plusieurs fois allusion à Venise, mais dans aucune de ces pièces il n'y a songé aussi exclusivement que dans celle-ci.

Pisombo, pisombo! la mer est bleue, le ciel est serein, la lune est levée et le vent n'enfle plus nos voiles d'en haut. Pisombo, pisombo!