LE MAUVAIS ŒIL
La superstition du mauvais œil est plus ancienne et mieux connue que les croyances relatives aux vampires. Aussi pensons-nous ne pas devoir nous étendre aussi longuement sur ce sujet que nous l'avons fait à l'occasion des précédentes ballades.
Théocrite s'inspire de cette superstition dans ses idylles[656]; Pline l'Ancien en parle dans ses histoires[657]; Ovide enfin dans ses Amours explique ce qu'est le mauvais œil:
Oculis quoque pupula duplex
Fulminat, et gemino lumen ab orbe venit[658].
Au XVIe siècle, un célèbre physicien italien, Jean-Baptiste Porta, consacre au mauvais œil tout un chapitre de son gros ouvrage: Magiæ naturalis sive de miraculis rerum naturalium lib. XX, Naples 1589[659]. Ce livre où, à côté d'une quantité de choses ridicules compilées sans critique, il se trouve de nombreuses observations très judicieuses sur les phénomènes naturels, eut une renommée universelle; on en fit des traductions en plusieurs langues et même en arabe; toutefois il n'en existe pas de version française complète. Mérimée a connu Porta et l'a très longuement cité à la fin de sa dissertation sur le mauvais œil; dans la seconde édition il supprima cet emprunt.
Avec le romantisme, le mauvais œil et les jeteurs de sorts redevinrent à la mode. En 1820, Nodier en parle en détail dans un appendice de Lord Ruthwen de Cyprien Bérard. En 1835, un certain M. Brisset écrit un Mauvais œil qui n'est en somme qu'une imitation plus horrible et plus fantastique encore du Smarra de Nodier[660]. Théophile Gautier, en 1857, écrit une Jettatura[661]. Dumas père dans le Corricolo, lui aussi, traite en un chapitre de cette superstition et, comme le folkloriste anglais Elworthy[662], constate que les femmes à Naples sont heureuses si l'on crache à la figure de leurs enfants qu'elles croient ensorcelés; c'est le plus sûr moyen de rompre le charme fatal qu'exercent sur eux les paroles louangeuses.
L'un des maîtres de Mérimée, Fauriel, estimait déjà en 1824 la matière trop connue pour s'en occuper particulièrement:
Mais, pour en venir aux superstitions restées des anciens Grecs à ceux d'aujourd'hui, il en est auxquelles je ne m'arrêterai pas, parce qu'elles se trouvent partout… Telles sont, par exemple… l'opinion que certains individus sont doués de ce qu'on appelle le mauvais œil, ou la faculté de porter malheur aux autres en les regardant, etc.[663]
La croyance au mauvais œil est en effet une superstition universelle et fort ancienne; c'est qu'aussi bien cette superstition a pu avoir à l'origine, pour point de départ, l'observation de phénomènes réels; ce mystérieux pouvoir qu'ont certains tempéraments sur d'autres, l'hypnotisme dont on ne connaît pas bien encore aujourd'hui les raisons, était bien fait pour effrayer les imaginations primitives; les anciens voyaient dans ce que nous désignons aujourd'hui d'un simple mot: catalepsie, sans nous en étonner outre mesure, comme un avant-goût de la mort. Quoi qu'il en soit, Mérimée était bien renseigné sur ce sujet, soit par ce qui traînait çà et là, un peu partout dans les livres, soit enfin par les ouvrages que nous l'avons vu consulter si souvent à l'occasion de la Guzla. Fortis parle, en effet, et très amplement, de ces superstitions, encore qu'il insiste davantage sur les moyens de se garantir contre ceux qui ont ce pernicieux pouvoir[664].
SUR LE MAUVAIS ŒIL[665].—Comme pour le vampirisme, Mérimée a jugé qu'une introduction était nécessaire à ses ballades sur le mauvais œil. Il en parle en homme entendu; est-il besoin de dire que nous n'y trouverons rien qui ne se rencontre dans les ouvrages que nous venons de citer? Mais si le fond ne lui appartient pas, la forme est bien à lui; dans cette introduction, comme dans les précédentes, aux choses qui lui viennent des autres, Mérimée a mis sa marque personnelle. Après avoir indiqué en quelques mots les effets funestes du pouvoir qu'exercent sur autrui certains personnages mystérieux, Mérimée cite sa propre expérience: il a vu, de ses yeux vu, par deux fois, des victimes du mauvais œil. Et au lieu de faire sur le mauvais œil un long et plat exposé en termes très généraux et abstraits, il nous traduit en termes sensibles, dans un récit presque entièrement composé de vivantes anecdotes, toutes les manifestations de cette superstition. «Une jeune fille est abordée par un homme du pays qui lui demande le chemin; elle le regarde, pousse un cri et tombe par terre sans connaissance.» Puis c'est la visite chez un prêtre; les pratiques superstitieuses auxquelles elle est soumise «et deux jours après… elle était en parfaite santé». Ici nous reconnaissons les précieux renseignements de Fortis[666]. Une autre fois c'est un jeune homme qui tombe fasciné sous le regard d'un heyduque; «sa figure était repoussante et ses yeux étaient très gros et saillants»; il maudissait lui-même ce pouvoir fatal que la nature avait placé en lui. Jamais, bien qu'il l'en priât, il ne voulut consentir à lever son regard sur Mérimée. Mais un cas plus étrange, c'est la double prunelle qui brille dans les yeux de certains hommes. «J'ai entendu aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un œil, et c'étaient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me faisaient ce conte.» C'est le mauvais œil traditionnel, celui de Théocrite, de Pline et d'Ovide, celui aussi de Porta qu'il citera à la fin de sa préface. Il y a plusieurs moyens de se préserver du mauvais œil: des cornes d'animaux, des morceaux de corail vous en garantissent; on peut également toucher du fer ou jeter du café à la tête de celui qui vous fascine; mais le plus sûr moyen c'est un coup de pistolet tiré en l'air; bien plus sûr encore, si on le dirige contre l'enchanteur prétendu. Les louanges aussi sont funestes à ceux auxquels elles s'adressent, surtout aux enfants; Mérimée s'est vu contraint, sous menace de mort, de cracher au visage d'un bel enfant pour rompre l'enchantement qu'il avait involontairement provoqué; suit un extrait des idées de Jean-Baptiste Porta sur le sujet[667].