Disons-le encore, il n'y a rien de bien original pour le fond dans cette introduction; elle n'a d'autre mérite que d'être agréable à la lecture par la vie et le mouvement que l'auteur de la Guzla a su y mettre.

LE MAUVAIS ŒIL[668].—Parmi les ballades que Mérimée a consacrées à ce genre de superstition, l'une a pour titre le Mauvais œil. Toutes ces croyances s'y résument en quelque sorte; elle est comme une illustration poétique de toutes les idées contenues dans la dissertation. Le personnage funeste est «mauvais œil» et sait aussi des paroles magiques dont le charme est fatal. Une mère au chevet de son enfant se lamente sur le mal cruel qui le mine: un maudit étranger est venu dans la maison, «il a vanté la beauté de l'enfant, il a passé la main sur ses cheveux blonds… Beaux yeux, disait-il, bleus comme un ciel d'été et ses yeux gris se sont fixés sur les siens… Et les yeux bleus de l'enfant sont devenus ternes par l'effet de ses paroles magiques, et ses cheveux blonds sont devenus blancs comme ceux d'un vieillard». Ah! s'il était ici ce maudit étranger, comme elle l'obligerait à cracher sur le joli front de son enfant! Mais on le sauvera, car son oncle est allé à Starigrad et rapportera de la terre du tombeau du saint; car l'évêque, son cousin, a donné à la bonne mère une relique qu'elle va pendre au cou de son enfant.

D'une inspiration émue, cette originale mélopée d'une mère au chevet de son enfant agonisant est d'un charme à la fois triste et pénétrant; on y sent comme une émotion contenue; la mère enveloppe son enfant d'une tendresse si grande que ce dernier espoir qu'elle se donne, cette foi si sincère qu'elle a en des pratiques superstitieuses, nous paraissent tous naturels.

MAXIME ET ZOÉ[669].—En bien des endroits, nous l'avons vu, Mérimée en composant la Guzla a dû songer à ses auteurs classiques. Pour ce poème il avoua, dans une note supprimée dans les éditions postérieures, s'être inspiré de Virgile. «On voit ici, dit-il, comment la fable d'Orphée et d'Eurydice a été travestie par le poète illyrien qui, j'en suis sûr, n'a jamais lu Virgile.[670]»

C'est plus qu'un travestissement que Maxime et Zoé. C'est un déguisement sous lequel il eût été impossible de reconnaître Virgile si Mérimée n'avait pris la précaution de nous en avertir, ce qui nous fait croire de plus en plus que les quelques rapprochements que nous avons pu faire entre les autres ballades et la littérature classique, s'ils ne sont évidents, sont du moins très probables. Il n'y a d'autre ressemblance, en effet, entre le récit de Virgile et la ballade de Mérimée si ce n'est que, chez l'un comme chez l'autre, l'un des amants se retourne pour causer la perte de l'autre.

Échappé de tous les dangers, Orphée revenait des sombres bords, et Eurydice, qui lui était rendue, marchait vers les régions de la lumière, le suivant sans qu'il la vît; Proserpine ne la lui rendait qu'à ce prix. Mais, ô délire soudain d'un amant insensé, et bien digne de pardon, si l'enfer savait pardonner! il s'arrête, et presque aux portes du jour, s'oubliant lui-même, hélas! et vaincu par l'amour, il regarde son Eurydice. En ce moment tous ses efforts s'évanouirent; les traités furent rompus avec l'impitoyable tyran des enfers, et trois fois les gouffres de l'Averne retentirent d'un épouvantable fracas. Mais elle: «Quelle folie m'a perdue, malheureuse que je suis! et te perd en ce jour, ô mon Orphée[671]!»

Orphée, le divin poète, s'est transformé en un troubadour mystérieux: la nuit, on entend sous la fenêtre de la belle Zoé un grand jeune homme soupirer et chanter son amour sur la guzla[672]. Les nuits qu'il préfère sont les nuits obscures. «Quand la lune est dans son plein, il se cache dans l'ombre.» Zoé seule sait son nom, mais ni elle ni personne n'a vu son visage. Car aussi grand chasseur qu'excellent chanteur, tout le jour il «court à la poursuite des bêtes fauves»; toujours «il rapporte des cornes du petit bouc de la montagne et dit à Zoé: Porte ces cornes avec toi et puisse Marie te préserver du mauvais œil!» Et Zoé est tombée éperdument éprise de l'étranger, car dans la nuit elle a reconnu qu'il était beau; et elle s'en est enfuie avec lui «sur un coursier blanc comme lait, sur la croupe duquel était un coussin de velours pour porter plus doucement la gentille Zoé». N'étaient cette allure mystérieuse du ravisseur et ces allusions fréquentes au mauvais œil, jusqu'ici l'on dirait d'une gracieuse ballade moyenageuse. Mais Zoé, trop coquette, a négligé d'emporter les amulettes que lui avait données Maxime; elle a voulu partir en plein jour pour emporter ses beaux habits; mais elle est trop amoureuse pour obéir en tout à son amant.

—«Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne m'aimes pas; si tu ne te retournes pour me regarder, je vais sauter du cheval, dussé-je me tuer en tombant.»

Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il
jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la
belle Zoé: sainte Vierge! il avait deux prunelles dans chaque œil!

Et mortel, et mortel était son regard! avant que ses lèvres eussent
touché celles de la belle Zoé, la jeune fille pencha la tête sur
son épaule, et elle tomba de cheval pâle et sans vie.