Désespéré, Maxime Duban, comme un nouvel Œdipe, s'est arraché les yeux avec son hanzar; et, bientôt, «l'on ouvrit le tombeau de la belle Zoé pour y placer Maxime à côté d'elle[673]».

Pas plus que le vampirisme, un guzlar n'aimerait à chanter le mauvais œil. Plus ancienne que la précédente, cette dernière superstition est moins grossière et trouve un fondement véritable dans l'observation de certains phénomènes naturels. Les Grecs ont eu terreur du mauvais œil; ils ont cru au charme funeste des paroles louangeuses; ne pouvant trouver d'explications à certaines maladies qui s'abattaient sur les troupeaux ou sur les hommes, il leur était commode de croire aux jeteurs de sort. Ce sont là des superstitions universelles et qui, même actuellement, ont laissé des traces; mais la poésie populaire n'a jamais, que nous sachions, chanté de tels sujets.

§ 4

«L'AMANT EN BOUTEILLE»

Il y a dans la Guzla trois autres ballades dont le merveilleux est aussi l'un des éléments importants, mais qui ne sauraient former de catégories spéciales; il nous faudra donc les étudier isolément.

Dans la première, l'Amant en bouteille, Mérimée s'est inspiré d'un célèbre théologien hollandais, Balthazar Bekker (1634-1698). C'était un étrange personnage que Balthazar Bekker: ministre protestant, il s'attacha à la philosophie de Descartes et voulut démontrer qu'elle pouvait s'allier à la théologie. Il le fit dans un livre De philosophia cartesiana admonitio sincera (1665), qui lui attira beaucoup d'ennemis. Adversaire déclaré des croyances superstitieuses, il combattit d'abord dans ses Recherches sur les comètes le préjugé qui attribue à ces astres une influence sur la destinée; mais son ouvrage le plus considérable est le Monde enchanté (1691), livre dans lequel il s'éleva avec une hardiesse singulière pour son temps contre l'opinion du peuple sur le pouvoir des démons. Ce livre, qui a été traduit en allemand, en anglais, en italien et en français[674], souleva contre son auteur une tempête de calomnies et d'injures, le réduisit enfin à une vie vagabonde. Bekker mourut sept ans après avoir donné son chef-d'œuvre.

Ce pauvre homme était très sympathique à Voltaire qui fit de lui un éloge quelque peu ironique, mais sincère. «On ne peut pas parler du diable, dit-il, sans mentionner un de ses plus grands ennemis, Balthazar Bekker. Ce Balthazar, très bon homme, grand ennemi de l'enfer éternel et du diable, et encore plus de la précision, fit beaucoup de bruit en son temps par son gros volume du Monde enchanté. Le diable alors avait encore un crédit prodigieux chez les théologiens de toutes les espèces, malgré Bayle et les bons esprits qui commençaient à éclairer le monde. La sorcellerie, les possessions et tout ce qui est attaché à cette belle théologie étaient en vogue dans toute l'Europe et avaient souvent des suites funestes. Tous les tribunaux retentissaient d'accusations portées contre les sorciers. De telles horreurs déterminèrent le bon Bekker à combattre le diable. On eut beau lui dire, en prose et en vers, qu'il avait tort de l'attaquer, attendu qu'il lui ressemblait furieusement, étant d'une laideur horrible, rien ne l'arrêta; il commença par nier absolument le pouvoir de Satan et s'enhardit encore jusqu'à soutenir qu'il n'existe pas. S'il y avait un diable, disait-il, il se vengerait de la guerre que je lui fais[675].»

Dans une note, Mérimée reconnaît avoir trouvé dans le Monde enchanté du «fameux docteur Balthazar Bekker» une histoire qui avait beaucoup de rapport avec la sienne[676]. C'était un demi-aveu. Il n'y a pas qu'une simple coïncidence entre la ballade de Mérimée et l'anecdote qu'il emprunte à Bekker; on peut dire, au contraire, que, fondue avec une autre page de ce même écrivain, cette anecdote lui a fourni tout le sujet de l'Amant en bouteille.

De quoi s'agit-il, en effet, dans cette ballade? D'une jeune fille qui porte dans une bouteille un amant mystérieux qui satisfait tous ses désirs. Or, que trouvons-nous dans l'anecdote de Bekker rapportée par Mérimée: l'histoire d'une jeune fille, fiancée à un esprit également mystérieux qui, comme celui de la ballade, remplit tous ses vœux. Il est vrai que ce dernier amant n'est pas renfermé dans une bouteille; mais les quelques lignes qui suivent et que nous extrayons du même Monde enchanté, nous persuadent aisément que c'est encore à Balthazar Bekker que Mérimée doit d'avoir eu idée de placer son étrange héros dans cette prison:

La première chose de celles que j'ai remarquées dans mon premier livre, dit l'écrivain hollandais, qui demande que nous y fassions réflexion, est ce que je cite à l'article 18 du chapitre 19, des diables qui s'enferment dans du cristal ou dans des bagues. Et comme à l'endroit que j'ai cité, Gaspar Schot me renvoie à Wierus, j'y trouve cette commodité, que je n'ai qu'à traduire ses propres termes, sans y ajouter la moindre annotation de ma part. Wierus en parlant des diables enchâssés dans le verre ou dans les bagues, au chapitre premier de son sixième livre, articles 3 et 4: «Il ne faut pas, dit-il, oublier ceux qui portent le pauvre diable sur eux, enfermé dans une bague par l'artifice d'un habile orfèvre, avec plusieurs parfums et grimaces circonstanciées; non plus ceux qui le montrent si étroitement enchaîné dans un cristal de roche, qui ne se rompe pas, comme l'on sait, ou dans un verre…» Là-dessus il nous raconte comment la cour de Gueldre reconnut et punit, en 1548, un nommé Joffe Rosa de Courtray, qui fut «obligé, par une sentence légitime, d'ouvrir et de rompre à coup de marteau, sur un billot, en plein marché, en présence de la cour et d'un nombre infini de spectateurs, cette prison de diable, à savoir son anneau, et de donner la liberté au prisonnier qui y était enfermé; à moins que quelqu'un ne s'imagine que le diable pouvait être écrasé de ce marteau, s'il croit qu'il ait pu être retenu dans cet anneau par sa dureté[676]».