Dans la seconde partie, nous sommes en plein merveilleux; c'est d'abord l'étrange maladie de la dolente dame; puis le retour de son mari, qui revient tout juste après avoir passé à l'étranger le temps nécessaire pour être convaincu de l'infidélité de sa noble épouse. D'un seul coup de son sabre il lui tranche la tête; puis il veut arracher de «son sein si blanc» l'enfant innocent, pour reconnaître plus tard, à ses traits, l'infâme séducteur; mais il n'a trouvé qu'un crapaud noir. Et la tête de sa femme bien aimée a parlé, et lui a dit que Piero Stamati lui avait jeté un sort, aidé par un méchant juif; et Théodore Khonopka a coupé la tête de Piero Stamati, il a tué aussi le méchant juif et a fait dire trente messes pour le repos de l'âme de sa femme.

§ 6

«LE SEIGNEUR MERCURE»

Quant à la ballade intitulée le Seigneur Mercure[687] qui, elle aussi, est pleine de merveilleux, son fond, malgré les broderies plus ou moins ingénieuses, n'est pas d'une invention originale.

Le commencement du Seigneur Mercure rappelle la Belle Hélène. Comme le héros de cette ballade, le seigneur Mercure quitte sa maison, y laisse seule sa femme. Il ne s'en va pas à Venise comme Théodore Khonopka, mais «à la guerre» contre «les mécréants». Pendant ce temps, sa femme reçoit les déclarations d'amour, non pas d'un vieillard «camus et rabougri», comme l'est Stamati, mais du jeune Spiridion Pietrovich, cousin de son mari.

Avant de partir, le seigneur Mercure a donné à sa femme un collier magique. Il restera entier tant qu'elle lui restera fidèle. Mais celle-ci le trompe avec le cousin et le collier se brise.

Le mari revient, après de longues aventures, et demande le collier; mais la femme en avait préparé un autre tout semblable et empoisonné.—«Ce n'est pas là mon collier, dit Mercure.»—«Comptez bien tous les grains, dit-elle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept.»

Et Mercure comptait les grains avec ses doigts, qu'il mouillait de temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait à travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain, il poussa un grand soupir et tomba mort[688].

Ce collier magique, le collier dénonciateur, n'est, sous une autre forme, que «le lotus rouge des contes de l'Inde, le lotus qui change de couleur et se flétrit lorsque l'un des deux époux trahit ses serments[689]; c'est le bouquet du conte persan, qui reste frais tant que la femme reste sage; c'est la source qui se trouble, le lait qui rougit, le vin qui écume, la plante qui se dessèche, la bague qui se brise, le couteau qui se rouille, le portrait dont les couleurs pâlissent, la ceinture qui ne se noue plus, etc., etc., de tant de récits et des légendes populaires; c'est le cornet à boire des romans de Tristan et de Perceval, que les dames ne peuvent approcher de leurs lèvres si elles ont été infidèles, sans que le vin ne s'élance hors du vase; le court mantel ou le mantel mautaillé du célèbre fabliau[690] et de Messire Gauvain; la coupe enchantée de l'Arioste et de La Fontaine; le miroir magique de la nouvelle XXI de Bandello, de la Quenouille de Barberine d'Alfred de Musset».

Il est difficile de dire à qui Mérimée a emprunté l'idée de sa ballade. Tant de récits, contes ou légendes ont trait au même sujet que M. Child, à les énumérer seulement, emploie quatorze pages de son recueil in-4º[691].