Il a laissé son aimable comtesse
Entre les mains d'un méchant intendant
Qui l'a voulu séduire par finesse,
Et l'honneur lui ravir subitement;
Mais cette dame
Pleine de charmes
N'y voulut consentir nullement.

Composée d'abord en latin, cette légende doit sa popularité surtout au célèbre ouvrage du jésuite René de Cerisier: l'Innocence reconnue, ou Vie de Sainte Geneviève de Brabant (Paris, 1638)[679]. Elle a inspiré plusieurs écrivains français; Corneille-Blessebois[680], D'Aure[681], La Chaussée, Lévrier de Champriontz[682], Cécile, Anicet Bourgeois, ont fait de cette touchante histoire le sujet de tragédies, de drames, de mélodrames. Duputel et Louis Dubois ont publié chacun un roman sur ce sujet, 1805, in-8º, et 1810, 2 vol. in-12. Berquin en a fait l'objet d'une romance fort connue. En Allemagne, des romanciers, des auteurs dramatiques, Tieck et Hebel entre autres, ont exploité la même matière[683].

À ce récit, devenu quelque peu banal pour avoir été trop raconté, Mérimée a donné une couleur nouvelle; un enchantement produit par un crapaud noir met la belle Hélène dans une situation telle que son mari a bien quelque raison de l'accuser. C'est à Porta encore qu'il doit d'en avoir eu idée; voici, en effet, ce que raconte à ce sujet l'auteur de la Magie naturelle:

Aussi par non moindre efficace le sang des Menstruës putréfié peut engendrer des Crapaux & Raines, car facilement il se corrompt & se convertit, & mesme souventes fois femmes engendrent d'iceluy avec portée humaine des Crapaux, Lesards, & autres bestes semblables. Et nous lisons que les femmes de Salerne au commencement de leur conception, & alors que le fruit doit estre vivifié, sont coustimières de les tuer par Jus d'Ache, ou Persil, ou de Porreaux. Or estant quelquesfois advenu qu'une femme contre espérance semblast estre enceinte, enfin elle enfanta quatre bestes semblables à Raines: Voilà qui fait que souvent par un tel cas elles avortent, & ne doit-on cercher d'autre cause de cette monstrueuse generation, que cette qui a esté cy-dessus déclarée. Aussi par la corruption de la semence humaine s'engendrent és entrailles de petites bestes qui sont comme vermisseaux. Alcipe a enfanté un Éléphant, & sur le commencement de la guerre des Marses une chambriere engendra un serpent[684].

Combinant les renseignements que lui donne le physicien italien, à la vieille légende bien connue, Mérimée a écrit la Belle Hélène.

L'héroïne de ce poème n'a pas grand mérite à se refuser aux avances de Piero Stamati; il est laid et méchant, et il ne sait offrir pour la séduire que de l'or. Grande et forte, Hélène a jeté sur le dos le vieillard camus et rabougri qui est rentré dans sa maison pleurant, les genoux à demi ployés et chancelant. Il a juré de se venger; un juif lui en donne le moyen: et c'est une scène de magie à laquelle nous assistons.

Il lui apporta un crapaud noir trouvé sous la pierre d'une tombe, et il lui a versé de l'eau sur la tête et a nommé cette bête Jean. C'était un bien grand crime de donner à un crapaud noir le nom d'un si grand apôtre!

Alors ils ont lardé le crapaud avec la pointe de leurs ataghans,
jusqu'à ce qu'un venin subtil sortît de toutes les piqûres; et ils
ont recueilli ce venin dans une fiole et l'ont fait boire au
crapaud. Ensuite ils lui ont fait lécher un beau fruit.

Et Stamati a dit à un jeune garçon qui le suivait: «Porte ce fruit à la belle Hélène, et dis-lui que ma femme le lui envoie. Le jeune garçon a porté le beau fruit, comme on le lui avait dit, et la belle Hélène l'a mangé tout entier avec une grande avidité.

Dans une note, Mérimée s'explique: «C'est une croyance populaire de tous les pays que le crapaud est un animal venimeux. On voit dans l'histoire d'Angleterre qu'un roi fut empoisonné par un moine avec de l'ale dans laquelle il avait noyé un crapaud. Ce détail est emprunté à sir Walter Scott[685]; quelques lignes plus loin il s'inspire d'une autre anecdote également connue du monde littéraire et que le Globe rapporta vers la même époque. On voit, en effet, dans le Rozier historial qu'en 1460, on brûla à Reims une sorcière qui, pour servir la vengeance d'un prêtre du diocèse de Soissons, «baptisa un crapaud au nom de Jean, et le fit communier[686]».