L'évêque, ayant appris la merveille, en a été irrité. Il a voulu
chasser le démon qui obsédait la belle Khava, et lui a fait
arracher sa bouteille chérie.

—«Vous tous qui êtes chrétiens, joignez vos prières aux miennes
pour chasser ce noir démon!» Alors il a fait le signe de la croix
et a frappé sur la fiole de verre un grand coup de marteau.

La fiole s'est brisée: du sang en a jailli. La belle Khava pousse un cri et meurt. C'était bien dommage qu'une si grande beauté fût ainsi victime d'un démon[677].

Ne plaignons pas la belle Khava plus que ne l'a plaint le poète de la Guzla. C'est ici du merveilleux auquel nous avons affaire et rien autre chose. Disons toutefois qu'un merveilleux aussi merveilleux nous paraît de beaucoup dépasser ce qu'ont pu jamais se permettre les véritables poésies populaires.

§ 5

«LA BELLE HÉLÈNE»

Le sujet de la Belle Hélène[678] présente bien des analogies avec celui de la célèbre légende de Geneviève de Brabant. C'est l'histoire d'une femme accusée d'infidélité par un prétendant rebuté, auprès de son mari qui revient après une longue absence; mais la vérité finit par éclater au grand jour. Citons ici le commencement d'une complainte populaire qui chante l'histoire de Geneviève:

Approchez-vous, honorable assistance,
Pour entendre réciter en ce lieu
L'innocence reconnue et patience
De Geneviève, très aimée de Dieu;
Étant comtesse
De grande noblesse,
Née du Brabant était assurément.

Geneviève fut nommée au baptême.
Ses père et mère l'aimaient tendrement;
La solitude prenait d'elle-même,
Donnant son cœur au Sauveur tout-puissant.
Ses grands mérites
Firent qu'à la suite,
À dix-huit ans fut mariée richement.

En peu de temps s'éleva grande guerre:
Son mari, seigneur du Palatinat,
Fut obligé, pour son honneur et gloire
De quitter la comtesse en cet état:
Étant enceinte
D'un mois sans feinte,
Fit ses adieux ayant les larmes aux yeux.