Nous avons dit comment, en 1774, l'Italien Fortis révéla à l'Europe littéraire ce poème «morlaque» destiné à devenir célèbre[693]. Nous n'avons pas cru devoir mentionner ici la longue série—toute une bibliothèque—des travaux spéciaux qui furent consacrés, particulièrement en Allemagne, à ce petit chef-d'œuvre de quatre-vingt-onze vers[694]. Nous avons voulu, dans les pages qui suivent, donner seulement une interprétation en partie nouvelle de cette ballade; tracer à un point de vue purement bibliographique la fortune de l'Épouse d'Asan-Aga en France et Angleterre, dans ces deux pays surtout, car en Allemagne et dans les pays slaves cette question a provoqué déjà bien des curiosités et la bibliographie des travaux qui la concernent est presque complète. Pour l'Angleterre et la France elle était encore à faire; nous nous sommes efforcés de combler cette lacune. Nous terminerons, enfin, par une étude détaillée de la version de Mérimée, étude qui ne sera pas, croyons-nous, sans intérêt ni sans utilité à qui veut connaître jusqu'à quel point l'auteur de la Guzla sut être un traducteur consciencieux.
§ 1
ANALYSE DU POÈME
Nous ne chercherons pas à classer la Triste ballade dans aucun des cycles connus des chants populaires serbo-croates; on lui a réservé une place à part sous le titre de poésie de famille, nom qui lui fut donné par Goethe (Familienlied)[695]. Chez les Slaves du Sud, elle est l'unique spécimen de poésie qui soit exclusivement une peinture de la vie privée, et qui touche vraiment à une question sociale, tout en conservant le développement dramatique et la forme traditionnelle que prend généralement la ballade chez ce peuple.
La scène de la Triste ballade se passe chez les Serbes musulmans de Bosnie, pays où cette piesma fut composée à une époque difficile à déterminer; le style et la langue des poésies serbes sont, en effet, par trop uniformes en tous temps[696]. Le poème débute par des antithèses qu'affectionnent les chanteurs slaves:
Quelle est cette blancheur dans la verte montagne?
Sont-ce des neiges, ou sont-ce des cygnes?
Si c'étaient des neiges, elles seraient déjà fondues,
Des cygnes, ils auraient déjà pris leur vol.
Ce ne sont ni des neiges, ni des cygnes,
Mais la tente de l'aga Asan-Aga.
Il y est étendu navré de cruelles blessures[697].
L'histoire d'Asan-Aga est des plus simples: il a été mortellement atteint; sa mère et sa sœur viennent le visiter dans sa tente; mais sa femme, par pudeur ou par retenue, n'ose y venir aussi. Voilà qui nous paraît extraordinaire, mais qui n'en est pas moins surpris sur le vif. La femme compte pour si peu de chose dans ces pays d'Orient; elle est mère, elle est sœur, mais c'est à peine si elle est épouse; elle est bien plutôt l'esclave d'un maître qu'elle redoute et qu'elle n'ose froisser: «élevée dans la cage» comme le dit très souvent le poète national. Mérimée ne pouvait comprendre «comment la timidité empêche une bonne épouse de soigner un mari malade[698]»; nous le comprenons mieux: c'est qu'il n'y a pas de «bonnes épouses» dans ces pays, au sens où l'entendait Mérimée. Une femme peut librement s'intéresser au sort de son père, de ses fils ou de son frère; la pitié est permise à une parente, mais il n'est pas permis à une femme d'en témoigner à son époux; les démonstrations qu'elle en ferait blesseraient celui dont elle est l'humble servante; ses soins, en lui valant de la reconnaissance, porteraient atteinte à l'omnipotence qu'un mari doit avoir sur sa femme. Une femme doit tout attendre de son mari et celui-ci ne lui rien devoir. Ch. Nodier, qui a donné une mauvaise traduction de ce poème, en a fait une des meilleures analyses; il a voulu essayer d'y prouver «que le poète dalmate connaissait bien les grands ressorts du pathétique[699]». Il remarque très justement, quoique en idéalisant un peu, que «les femmes morlaques sont assujetties à une obéissance plus servile qu'en aucun autre pays» et qu'elles «ne pénètrent presque jamais dans l'appartement du chef sans y être appelées. Cette simple circonstance, ajoute-t-il, transporte déjà l'auditeur au temps des mœurs primitives; elle lui rappelle Esther tremblante au pied du trône d'Assuérus, dont aucun mortel n'ose tenter l'accès, et attendant que le roi daigne la frapper, en signe de grâce, d'un coup de son sceptre d'or[700]».
Si cette pudeur est donc toute naturelle, la conduite d'Asan-Aga nous paraît plus difficile à justifier. Il croit sa femme insensible et s'irrite contre elle:
Quand il fut un peu guéri de ses blessures,
Il fit dire à sa fidèle épouse:
«Ne m'attends pas dans mon blanc palais,
Ni dans mon palais, ni dans ma famille.»
Il la répudie, mais on n'en voit pas la raison, la possibilité d'un malentendu étant exclue. Voudrait-il que sa femme s'affranchisse de la coutume? Ou est-ce dans l'excès de sa douleur physique qu'il s'oublie et prononce les mots irrévocables qu'il devait regretter plus tard? On a voulu adopter cette dernière explication, mais elle ne nous semble pas assez solide. Il est plus probable que le poète dans ses sympathies pour la malheureuse femme a caché quelque motif plus sérieux,—oh, pas bien compromettant!—qui, dans la réalité, a provoqué cette rupture; car, on le sait, toutes les piesmas ont un fond véridique[701]. Mais revenons à notre poème.