L'épouse d'Asan-Aga apprend la cruelle décision de son mari et «demeure désespérée à penser quelle est sa misère»; on entend piétiner les chevaux devant le «palais». L'infortunée croit son mari revenu et, n'osant l'attendre, elle s'enfuit par les degrés de la tour pour se rompre le cou en se précipitant de la fenêtre; mais ses deux petites filles, effrayées, courent après elle en criant:

«Reviens-t'en, notre chère maman,
Ce n'est pas notre père, Asan-Aga,
Mais notre oncle, le bey Pintorovitch.»

La pauvre femme revient, elle embrasse son frère en sanglotant: «Oh! mon frère, quelle grande honte! Il veut me séparer de cinq enfants.» Le bey garde gravement le silence, «garde le silence et ne dit rien», mais il met la main dans sa poche de soie et en tire la lettre de répudiation:

Afin qu'elle reprenne son douaire entier,
Afin qu'elle revienne avec lui chez sa mère.

Quand la dame eut lu cette lettre, «elle baisa ses deux fils au front, ses deux filles sur leurs joues vermeilles»; elle put s'en séparer, mais elle ne put se séparer de l'enfant qui était au berceau.

Alors son frère la prit par la main
Et à grand'peine l'éloigna de l'enfant,
Et la prit avec lui sur son cheval,
Avec elle il partit pour son blanc palais.

Après cette exposition «qui est aussi bonne, dit Ch. Nodier, que si Aristote lui-même en avait fourni les règles», le vrai drame commence. La dame était «bonne et de bonne famille», aussi un grand nombre de prétendants la «demandaient»; le kadi d'Imoski insistait davantage. Le poète, qui ne voit d'autre cause à ce drame que le fatal asservissement de la femme levantine, ne dit aucun mal de cet aspirant à tous égards digne de considération.

Répudiée, en vain l'épouse d'Asan-Aga supplie son frère: «Mon frère, puissé-je ne jamais désirer te revoir [si tu ne veux m'écouter]!—Veuille ne me donner à personne,—afin que mon pauvre cœur ne se brise,—à la vue de mes petits orphelins!» Le frère, qui n'est pas un tyran moins impitoyable que le mari, n'eut point souci de ses plaintes; il accorde la jeune femme au kadi d'Imoski.

Le rôle fatal du bey Pintorovitch ne s'explique que par certaines modifications apportées dans le poème à l'histoire véritable dont nous parlions tout à l'heure. Le poète ne parle point des relations antérieures des deux beaux-frères, comme il a évité de faire la moindre allusion au caractère de la mère d'Asan-Aga, qui seule avec sa fille visita son fils blessé. Tout cela est intentionnel, car le guzlar ne veut absolument accuser personne. Le frère est aussi un «maître», il a le droit d'ordonner, il ordonne; la sœur est une esclave, elle doit obéir, elle obéit. Elle le fait en vraie héroïne de tragédie, poursuivie par son destin. La fatalité seule est cause de tout.

Résignée, la dame demande une grâce à son frère; elle le prie d'écrire et d'envoyer une «feuille de lettre blanche» au kadi d'Imoski: