«L'accordée te salue bien,
Et bien te prie par cette lettre,
Quand tu rassembleras les seigneurs svats,
D'apporter un long voile pour l'accordée,
Afin qu'en passant devant le palais de l'aga
Elle ne voie point ses petits orphelins.»

Son frère ne lui refuse point cette grâce. Il envoie la lettre au kadi; celui-ci rassemble ses amis («les seigneurs svats») et part pour chercher l'accordée, lui portant le long voile qu'elle a demandé[702]. Et nous voici en pleine action dramatique:

À bon port les svats arrivèrent chez l'accordée
Et en bonne santé avec elle repartirent.
Mais quand ils arrivèrent devant le palais de l'aga,
Les deux filles les regardent de la fenêtre,
Et les deux fils sortent au-devant d'eux,
Et à leur mère ils parlent:
«Reviens chez nous, notre chère maman,
Que nous te donnions à dîner.»
À ces paroles, l'épouse d'Asan-Aga
Parla ainsi au premier des svats:
«Mon frère en Dieu! premier des svats,
Fais arrêter les chevaux devant le palais,
Que je donne des cadeaux à mes orphelins.»
On arrêta les chevaux devant le palais.
À ses enfants elle fait de beaux cadeaux:
À chaque fils, des couteaux dorés,
À chaque fille, une robe de drap [longue] jusqu'au pré,
Et à l'enfant au berceau
Elle envoie des habits d'orphelin.

Le brave Asan-Aga, qui a vu de loin cette scène, rappelle autour de lui ses enfants: «Venez ici, mes orphelins,—puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous,—votre mère au cœur infidèle.» Le dénouement du poème tient en quatre vers:

Quand l'épouse d'Asan-Aga entendit cela,
De son visage blanc contre terre elle donna,
À l'instant rendit l'âme,
L'infortunée, de la douleur qu'elle eut à regarder [ses orphelins].

«Il n'y a point ici de ces sentiments frénétiques, écrivait Nodier en 1813, de ces passions outrées, turbulentes, convulsives, qui se retrouvent à tout moment dans les écrivains de nos jours; et c'est par là que ces fragments se rapprochent des meilleurs modèles, sans en avoir eu d'autres que la nature. La douleur poétique des anciens était souvent déchirante; quoiqu'elle fût toujours grave et presque immobile comme celle de Niobé. Quand l'Hercule d'Eschyle a tué ses enfants, il se voile et se couche sur la terre. Chez nous il déclamerait. Maintenant, les nations vieillies se plaignent de n'avoir plus de poètes, et elles oublient qu'elles n'ont plus d'organes. S'il se rencontrait encore par hasard un génie créateur comme celui d'Homère, il lui manquerait une chose qu'Homère a trouvée: c'est un monde qui pût l'entendre… J'avais besoin d'un poème qui offrît les beautés de l'antique sans y réunir les défauts choquants, la puérile afféterie, la froide enluminure de la littérature à la mode; et ce n'est pas ma faute si tant de poètes, mes contemporains, m'ont forcé à le choisir chez les sauvages. Je ne demanderais pas mieux que de l'avoir trouvé dans leurs livres[703].»

§ 2

TRADUCTIONS ÉTRANGÈRES

I. ALLEMAGNE.—Nous avons déjà parlé du succès estimable qu'obtint en Allemagne la chanson «morlaque» du Viaggio in Dalmazia[704]. D'abord traduite par un poète médiocre, Werthes (1775), la Triste ballade trouva bientôt en Goethe un meilleur interprète; et bien que cette traduction ne soit pas très conforme à l'original, nous croyons ne pas nous tromper en disant que c'est elle surtout qui fit comprendre aux étrangers les beautés du poème serbo-croate. Il ne rentre pas dans le cadre de notre travail d'étudier dans le détail la fortune de la Triste ballade en Allemagne: le sujet, du reste, a été suffisamment traité dans les nombreux écrits dont nous avons donné la liste au début de ce chapitre. Ajoutons seulement que la version de l'illustre poète n'a nullement découragé les nouveaux traducteurs. Ainsi, en 1826, Mlle von Jakob, croyant reconnaître dans le texte défectueux de Karadjitch une version plus exacte que celle de Fortis, en donna la traduction dans ses Volkslieder der Serben (t. II, pp. 165-168). Une année plus tard, M. Gerhard, le malheureux traducteur de la Guzla, mit également la Triste ballade en vers allemands. Il se servit de la traduction de Mérimée, mais par une modestie bien compréhensible,—il avait eu l'honneur d'être reçu dans l'intimité de Goethe,—il ne voulut pas publier son poème. Ce ne fut qu'en 1858, au lendemain de la mort du brave Gerhard, qu'une revue technique, l'Archiv für das Studium neuerer Sprachen und Literaturen, inséra cette traduction à titre de document littéraire (tome XXIII, p. 211 et suiv.).

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