Quelques années plus tard, un grand amateur de livres, le marquis de Paulmy d'Argenson, acheta à Venise quelques manuscrits serbo-croates (parmi lesquels le célèbre Osman de Gundulić), pour sa bibliothèque: bibliothèque qui est maintenant celle de l'Arsenal. Il pensait, semble-t-il, en publier la traduction française dans sa fameuse Bibliothèque universelle des romans fondée en 1774[28]. Il y parlait de «livres composés en langue esclavonne et dans les différents dialectes de cet idiome qui se parlent sur les côtes de la mer Adriatique, opposées à l'Italie, dans la Croatie, l'Esclavonie proprement dite, la Hongrie, la Bohème, la Moravie, la Silésie, la Lusace, la Pologne et même (sic) la Russie». Il traitait cette littérature d'«histoires fabuleuses des héros, des conquérants et des premiers souverains de ces pays, où la langue esclavonne est en usage[29]». Le volume soixante et unième de ses Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, publié en 1787, est consacré exclusivement aux contrées illyriennes[30].
Le marquis de Paulmy ne tarda pas à trouver des imitateurs et des plus estimables. Le 3 prairial an IV, la troisième classe de l'Institut national adressa une demande au ministre des Relations extérieures, le priant de lui «procurer la jouissance des livres et ouvrages marqués dans la liste relevée par le citoyen du Theil», lequel était chargé d'examiner une notice du consul général de la République à Raguse. Cette liste comportait «plusieurs ouvrages qui paroissent intéressans particulièrement ceux qui sont écrits en langue illyrique… par les principaux écrivains qui ont honoré et honorent aujourd'hui la littérature ragusoise[31]».
Nous ne savons pas ce qu'il advint de cette acquisition de livres serbo croates—si toutefois elle fut faite—mais nous savons que, quarante ans après, l'enthousiaste Charles Nodier écrivait dans la seconde préface de sa nouvelle de Smarra: «Aujourd'hui on sait même à l'Institut que Raguse est le dernier temple des muses grecques et latines[32].»
La bonne volonté de l'Institut ne profita guère aux lettres illyriennes, et, comme nous allons le voir, le véritable intérêt pour elles ne fut pas provoqué par l'initiative de ce corps. Il venait d'un autre côté. Seulement, ce ne furent pas les œuvres élégantes des pseudo-classiques ragusains qui furent découvertes, mais la poésie nationale et populaire des montagnards «morlaques».
Toutefois il nous faut remarquer que, bien avant cette époque, dans la première moitié du XVIIIe siècle, quelque chose qui venait de Serbie, quelque chose d'horrible et de terrifiant, l'idée du vampirisme, avait gagné la France; épouvantables histoires qui, transmises par les Allemands, amplifiées par les éditeurs de brochures à sensation, firent alors le tour du monde. Nous reviendrons dans une autre partie de cet ouvrage sur ce petit événement, dont les conséquences littéraires vont se répercuter jusqu'à la Guzla.
§ 3
LES VOYAGES DE FORTIS
L'abbé Albert Fortis[33], membre de plusieurs académies italiennes et étrangères, que l'on nomme aujourd'hui encore «il primo naturalista d'Italia et uno dei primi d'Europa», publia à Venise, en 1771, son Saggio d'Osservazioni sopra l'isola di Cherso ed Osero (pp. 169, in-4°). Ce livre était le fruit d'une excursion scientifique faite au mois de mai 1770, en compagnie de John Symonds, professeur d'histoire moderne à l'Université de Cambridge, aux côtes et aux îles dalmates[34].
À la fin de son savant ouvrage, après avoir apporté quantité de documents nouveaux, concernant l'archéologie et l'histoire naturelle, l'abbé Fortis publia une lettre adressée à son compagnon anglais; il y parle des pismé ou chansons populaires des Serbo-Croates; il n'estime pas beaucoup ce genre de poésie, et c'est, semble-t-il, pour faire plaisir à son ami qu'il a commencé d'y prendre intérêt. «Io era in collera con questo abuso di tradizione, disait-il, ma me la sono lasciata passare; dopo che ò trovato che nello stesso modo si perpetuano molti curiosi e interessanti pezzi di Poesia Nazionale all'uso de'vostri Celti Scozzesi fra'contadini spezialmente…Voi non vi troverete gran forza di fantasia, niente di maraviglioso, non vani ornamenti: ma bensì condotta quanto in alcun allro Poema, e cognizione dell'uomo, e carattere di nazione, e ciò, che mi sembra più pregevole, esattissima verità Storica[35].»
Il en parla et promit même d'en parler davantage dans un autre ouvrage qu'il préparait alors. Pour le moment, il se contenta d'ajouter à la relation de son voyage une ballade serbo-croate («morlaque») traduite en italien, Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich. Cette ballade nous intéresse, car, sous le titre de Milosch Kobilich, Mérimée en a donné une traduction française dans la seconde édition de la Guzla. Nous en parlerons en son temps; qu'il nous suffise de faire remarquer ici que Mérimée ne connaissait pas les Osservasioni et qu'il a tiré sa ballade d'une autre source.