Le Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich n'est pas à proprement parler de la poésie véritablement populaire, bien qu'il appartienne au cycle le plus important peut-être des chants serbes: celui de la bataille de Kossovo, qui est une lamentation sur la fatale défaite de 1389. Un savant franciscain dalmate, qui voulut instruire son peuple, André Kačić-Miošić (1696-1760), avait composé cette ballade, comme beaucoup d'autres, sur les thèmes populaires et l'avait publiée, en 1756, à Venise, dans un recueil qui porte le titre de Razgovor ugodni naroda slovinskoga(Entretiens familiers de la nation slovinique). Une copie manuscrite de ce poème se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris (n° 8701).

Fortis ne dut avoir entre les mains qu'une copie de cette chanson et non pas le texte imprimé, car il s'y trompa et la crut véritable poésie populaire. Nulle part, en effet, il ne mentionna Kačić comme en étant l'auteur[36].

Quoi qu'il en soit, il est intéressant et même utile de se demander comment Fortis eut l'idée de joindre cette pièce à son ouvrage et de promettre la publication ultérieure d'autres ballades «morlaques».

Sur le continent européen, cette idée était chose peu commune en 1770. Dix ans seulement s'étaient écoulés depuis qu'en Angleterre les poèmes d'Ossian avaient été publiés; cinq ans seulement depuis la première édition des Reliques of Ancient English Poetry de Percy, et l'influence de ces deux livres, qui sera énorme, commençait à peine à se faire sentir.

Nous parlerons, au chapitre suivant, du retour à la poésie populaire qui se produisit en Angleterre vers le milieu du XVIIIe siècle; cette nouvelle orientation du goût anglais devait exercer par la suite une profonde influence sur les littératures européennes. Ici nous ne dirons que quelques mots de l'origine probable des préoccupations folkloriques de Fortis.

C'est visiblement sous l'influence britannique qu'il se mit à recueillir les poésies populaires serbo-croates. Il connaissait bien, semble-t-il, la littérature anglaise du temps[37], et admirait particulièrement Ossian qu'il lisait dans la traduction de Cesarotti[38]. Il avait de nombreuses relations en Angleterre et il en parle souvent avec un sentiment de reconnaissance; il avait fait son premier voyage de Dalmatie en compagnie d'un savant anglais; de même qu'il fera son second voyage en accompagnant un évêque irlandais. En Italie, il avait pour amis des Anglais et des Écossais qui l'aidaient de leur bourse et auxquels il dédiait ses œuvres: lord Bute, ancien premier ministre de George III, qui était, comme on le sait, protecteur de James Macpherson[39]; John Strange, résident de Sa Majesté Britannique à Venise; lord Frédéric Hervey, évêque de Londonderry, etc.[40]. Enfin, c'est en anglais qu'il fit rédiger l'édition définitive de son Voyage (1778). Hâtons-nous pourtant de dire qu'à notre sens, plus que la littérature de ce pays, ce sont ses amis qui lui donnèrent le goût de la ballade primitive.

Fortis parle avec dédain de la poésie populaire, dont un vrai savant ne devrait pas s'occuper. Le principal but de son ouvrage fut de lancer quelques nouvelles théories géologiques. Et cependant, le meilleur succès qu'obtint son livre sur la «Morlaquie» et les «Morlaques[41]>», il le dut aux littérateurs plus qu'aux savants.

Le Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich ne restera pas enseveli dans les Osservazioni. Un illustre penseur et poète allemand, Herder, va le traduire bientôt en sa langue et l'insérer dans le premier tome de sa fameuse collection de Chansons populaires. Et ce sera la première conquête de la poésie serbo-croate[42].

Au mois de juin 1771, Fortis partit pour la seconde fois en Dalmatie. Il y resta plusieurs mois, envoyant à ses protecteurs anglais de longs rapports qu'il réunira en 1774 et publiera à Venise[43]. Dans un des plus intéressants chapitres de ce célèbre Voyage en Dalmatie, le chapitre De' Costumi de' Morlacchi, il parla de nouveau de la poésie populaire serbo-croate, décrivit la guzla et les bardes «morlaques»: «V'è sempre qualche cantore, il quale accompagnandosi con uno stromento detto guzla, che à una sola corda composta di molti crini di cavallo, si fa ascoltare ripetendo, e spesso impasticciando di nuovo le vecchie pisme o canzoni[44].»

Dans ce chapitre il inséra un poème «morlaque», la Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga («Xalostna Piesanza plemenite Asan-Aghinize») avec, en regard, une traduction en vers italiens («Canzone dolente della nobile sposa d'Asan Aga[45]»). Nous ne savons pas de qui Fortis avait obtenu le manuscrit de cette pièce, car, non seulement elle était inédite à cette époque, mais avait des chances de le demeurer toujours sans son initiative: en effet, aucun collectionneur n'a pu l'entendre réciter[46]. Notons avec la plus grande réserve l'assertion de Hugues Pouqueville dans son Voyage de la Grèce: