Après avoir cité le Morlaque à Venise, le critique finit en disant: «Je répète mon assertion: si les auteurs ont prétendu nous initier aux usages et aux mœurs d'une contrée neuve encore pour nous, c'est une couronne qu'il faut leur décerner; car le succès est complet. S'ils n'ont voulu qu'insulter aux grands modèles, et mettre en problème les règles éternelles du beau, il faut les marquer d'un stigmate connu des ennemis de la civilisation; nigrum præfigere theta; car on doit de l'indulgence à la faiblesse qui s'égare; mais on ne doit que de l'animadversion au talent qui cherche à nous égarer[748].»

Le 29 septembre, le Globe, à son tour, fut dupe de Mérimée. «Il semble que la guzla des Slaves, y disait un critique anonyme, sera bientôt aussi célèbre que la harpe d'Ossian. Tandis que Madame Belloc nous traduit les poésies serviennes, voici qu'un Italien pour qui la France est devenue une seconde patrie nous donne quelques échantillons des pismés ou chants illyriens. Qui sait si bientôt nous ne posséderons pas l'Osmanide, ce poème épique des Dalmates, aussi célèbre chez eux qu'il est inconnu parmi nous, et qui n'existe encore que dans la bouche des rhapsodes et dans les quelques manuscrits infiniment rares? Le recueil que nous annonçons n'est pas, comme on pourrait le croire d'après le titre, un choix de poésies illyriques; l'éditeur n'a pu communiquer au public que ce qu'il possédait, c'est-à-dire une trentaine de morceaux; mais ce recueil n'en est pas moins fort précieux et fort remarquable[749].»

Puis le critique cita la ballade des Pobratimi «en attendant qu'on puisse mieux faire connaître l'ouvrage entier». Il est étonnant qu'il ne s'aperçût pas d'une note, dans laquelle l'éditeur du recueil supposait que cette chanson avait fourni à l'auteur du Théâtre de Clara Gazul l'idée de l'Amour africain[750]. Il est très probable que cette notice a été écrite par quelqu'un qui fréquentait Nodier, car on y trouve la même erreur au sujet de l'Osmanide qu'avait commise l'aimable bibliothécaire dans son article du Télégraphe illyrien[751]. Comme nous le disions ailleurs, ce fut sans doute à l'Arsenal que V. Hugo dévoila la supercherie, et cela peu après le 29 septembre 1827, car la «suite» promise par l'enthousiaste critique du Globe ne parut jamais[752].

Néanmoins, le livre de Mérimée continuait à mystifier la presse, et même la plus respectable. Le Journal des Savans, dans son numéro de septembre 1827, assura que les pièces de la Guzla «sont des ballades populaires, empreintes d'anciennes croyances superstitieuses et dans lesquelles se rencontrent aussi des traits ingénieux ou poétiques[753]». Dix-sept mois plus tard, le même journal crut devoir présenter encore une fois l'ouvrage: «Ce volume s'ouvre par une préface du traducteur… Cette préface est suivie d'une Notice sur Maglanovich, auteur de plusieurs des pièces contenues dans ce recueil. Né à Zuonigrad et fils d'un cordonnier, il vivoit encore en 1817 et avoit environ soixante ans. Ses romances et celles de quelques autres Slaves ne sont pas dépourvues de tout intérêt: elles paroissent traduites avec soin; mais l'importance excessive qu'on attacheroit à de pareilles productions ne contribueroit point à la meilleure direction des études littéraires[754].»

Nous raconterons dans le prochain chapitre comment le Bulletin des sciences historiques rédigé par MM. Champollion, qui ne voulut dire un seul mot de la Guzla quand elle parut en français, consacra une longue notice à la traduction allemande de M. Gerhard.

Bien que le livre de Mérimée eût obtenu ainsi un assez joli succès auprès des critiques, le succès de librairie fut presque nul. Au mois de décembre, six mois après la publication, l'éditeur augmenta, nous ne savons pourquoi, le prix du volume, qui fut porté de 4 francs à 5 francs. Ce fut alors seulement qu'il songea à faire de la réclame. Il donna au Journal des Débats, en même temps qu'au Constitutionnel et au Courrier français, le communiqué suivant:

LA GUZLA

ou

Choix de Poésies illyriques,

recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégowine.