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«LA GUZLA» À L'OPÉRA-COMIQUE

Mérimée n'a pas eu de succès au théâtre. Les drames de Clara Gazul ne virent jamais la scène, un seul excepté, le Carrosse, qui fut sifflé à la Comédie-Française en 1852.

En revanche, ses saynètes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont inspiré plus d'un écrivain dramatique de talent. Quelques-unes des pièces dont il est en quelque sorte le père spirituel, ont eu depuis un succès universel. Il suffit de nommer le Pré-aux-Clercs, Carmen, les Huguenots, la Périchole.

La Guzla n'échappa pas aux librettistes: elle servit de «source» aux Monténégrins, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et Gérard de Nerval, musique de M. Limnander, représenté pour la première fois à l'Opéra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut, à vrai dire, ni l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mérimée. Néanmoins, nous trouvons dans la «couleur locale» des Monténégrins plus d'une trace de la Guzla, et c'est là une raison suffisante pour que cette pièce nous intéresse.

Hector Berlioz a consacré aux Monténégrins un feuilleton des Débats, plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer leur talent sur le poignard et la carabine.»—Gérard de Nerval avait visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier, observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans la Guzla. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:

Les Monténégrins pourraient, à l'appui de presque tous leurs détails, apporter des documents officiels et des attestations authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est vrai[774].

C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire. La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de guzla, s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans la Dame blanche, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés, tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»

Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y eut jamais au Monténégro de parti national pour désirer le protectorat d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le vendre à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens. Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval; l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer librement sa romantique imagination.

Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les Œuvres complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que, durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du bœuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur à un banquet où il développa,—sans faire de prosélytes, on peut le croire,—ses théories végétariennes[776]».