Toute la «couleur» qu’il pouvait y avoir dans cette pièce était due, sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs qu’à l’auteur lui-même. Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà accoutumés; en plus d’un endroit l’influence de Mérimée se fait sentir: c’est d’abord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, n’est plus simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un chef de parti, un héros de la liberté; c’est un Rouget de Lisle à sa manière.

Debout, c’est le moment!
Lève-toi, notre barde,
Improvise à l’instant ces magiques refrains,
Chant sublime
Qui ranime
Les cœurs monténégrins.

Et Ziska se lève et chante sur la guzla cet hymne aux accents guerriers:

Sur ces monts qui touchent le ciel
Dieu fit naître un peuple de braves,
Unis par un vœu fraternel,
Effroi des nations esclaves.
Gardons toujours cette âme noble et fière
Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (sic)
Car la croix sainte est sur notre bannière,
Et dans les cieux
Notre nom glorieux.

Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:

Aux accords de la guzla,
Chantons, ô! mes compagnes
La Romaïka,
C’est le chant de nos montagnes[777].

Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de ballade sur les vampires:

Hélène était la dame
De ce lieu redouté
Elle vendit son âme
Pour garder sa beauté.
Le temps qui nous dévore
Lui laissa de longs jours.
Au bout d'un siècle encore
On l'adorait toujours.

Craignez, craignez Hélène,
La châtelaine,
Errante sur la tour,
C'est un vampire,
Qui vous attire
Avec des chants d'amour.

Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de la Guzla.