Moins que rien. Un poète,
Ayant pour tout trésor sa guzla de sapin,
Prince, et qui vous demande un asile et du pain.

BAZILIDE.

Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs.
Tu sais, ces chants roumains, ces légendes valaques
Qui font peur. Mauvais œil, sorcières, brucolaques
[779]…

De même, très vraisemblablement c’est en songeant à Mérimée que
Victorien Sardou a fait figurer dans sa pièce Spiritisme un certain
Stoudza, «Serbe subtil et irrésistible», sorte d’enchanteur qui n’est
pas sans avoir bien des points communs avec ceux de la Guzla[780].

Ainsi, on ne saurait trop le redire, c’est par ce que le recueil de
Mérimée contenait de plus faux qu’il a paru le plus exact.

§ 5

LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»

Quelques écrivains mieux renseignés que ne l’étaient Gérard de Nerval, Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement combien la Guzla différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856, E. de Laboulaye écrivait: «La Guzla est un joli pastiche, une aimable débauche d’imagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»

En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.

Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus, Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme Amable Tastu)[784], donna deux volumes des Chants populaires des Serviens, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice bienveillante dans la Revue des Deux Mondes[785]. Lamartine qui, vers la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil, s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme «commentaire» de ses notes.