Ce n'est point la chouette qui cause ce II bruit étrange; ce n'est point la lune qui éclaire ainsi les vitraux de Le roi Thomas marche à grands l'église de Kloutch; mais dans l'église pas tandis que ses guerriers de Kloutch résonnent les tambours et sommeillent sur leurs les trompettes, et les torches allumées manteaux… Parfois il s'arrête ont changé la nuit en un jour éclatant. et prête l'oreille, mais le vent, qui s'engouffre par les 4 meurtrières, lui apporte de telles plaintes, que, livide, il Et autour du grand Roi Thomas dorment se recule, et de nouveau marche, ses fidèles serviteurs, et nulle autre marche!… Il se souvient… et oreille que la sienne n'a entendu ce un frisson d'angoisse le fait bruit effrayant; seul il sort de sa trembler comme la mora fait chambre, son sabre à la main, car il a trembler les grands chênes de la vu que le ciel lui envoyait un montagne… Par une nuit lugubre avertissement de l'avenir. comme cette nuit de tempête, lui, Étienne Thomas, et son 5 frère, Radivoï, n'ont-ils pas assassiné leur père: le roi D'une main ferme il a ouvert la porte Thomas Ier?… Le peuple, de l'église; mais quand il vit ce qui ignorant le crime, a mis sur son était dans le chœur, son courage fut front taché de sang la couronne sur le point de l'abandonner: il a pris royale… et Radivoï, jaloux, de sa main gauche une amulette d'une s'est vengé… Il a révélé vertu éprouvée, et plus tranquille l'abomination commise, puis alors, il entra dans la grande église s'est réfugié auprès de Mahomet de Kloutch. II qui le protège en le méprisant[795]… Thomas veut 6 expier son forfait… il couche sur la cendre… porte le Et la vision qu'il y vit est bien cilice… mais toujours le étrange: le pavé de l'église était fantôme de Thomas Ier, la nuit, jonché de morts et le sang coulait secoue sa robe sanglante sur la comme les torrens qui descendent, en tête du fils parricide. automne, dans les vallées du Prologh, et pour avancer dans l'église, il était III obligé d'enjamber des cadavres et de s'enfoncer dans le sang jusqu'à la L'évêque de Madrussa[796], légat cheville. du pape, a ordonné au roi, comme expiation, de faire la guerre 7 aux Turcs, et c'est pourquoi la ville est assiégée et les Et ces cadavres étaient ceux de ses murailles de Kloutch tellement fidèles serviteurs, et ce sang était le criblées de boulets qu'elles sang des chrétiens. Une sueur froide ressemblent à un rayon de coulait le long de son dos et ses dents miel… car Thomas est moins s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu fort que les infidèles… du chœur, il vit des Turcs et des Tartares armés avec les Bogou-mili, Il pense à toutes ces choses, ces renégats! l'infortuné qui veille seul au milieu de ses soldats 8 endormis… Il pense! et soudain son visage devient plus pâle Et près de l'autel profané était encore… le bruit étrange qu'il Mahomet au mauvais œil, et son sabre vient d'entendre n'est plus était rougi jusqu'à la garde; devant celui du tonnerre, et la grande lui était Thomas Ier, qui fléchissait lueur qui illumine les vitraux le genou et qui présentait sa couronne de l'église de Kloutch ne vient humblement à l'ennemi de la chrétienté. pas des éclairs… Des torches sont allumées et les vieux murs 9 tressaillent d'épouvante et s'écroulent lentement aux À genoux aussi était le traître accents de l'infernale musique Radivoï, un turban sur la tête; des guerriers du Prophète… d'une main il tenait la corde dont il étrangla son père, et de l'autre il IV prenait la robe du vicaire de Satan, et il l'approchait de ses lèvres pour la Le grand roi jette à ses fidèles baiser, ainsi que fait un esclave qui qui dorment, la main crispée sur vient d'être bâtonné. leurs sabres, un long regard navré… aucun ne s'éveille… 10 Thomas seul a perçu l'effroyable écho… Il se redresse… il Et Mahomet daigna sourire, et il prit serre la garde en pierreries de la couronne, puis il la brisa sous ses sa vaillante épée, et, brave, il pieds, et il dit: «Radivoï, je te donne sort de la forteresse, se dirige ma Bosnie à gouverner, et je veux que vers l'église, fait le signe de ces chiens te nomment leur Beglierbey.» la croix, et ouvre la lourde Et Radivoï se prosterna et il baisa la porte… Ô roi, que vois-tu de terre inondée de sang. si horrible que ta main tremble et cherche l'amulette 11 protectrice?… que vois-tu de si effrayant que tes yeux Et Mahomet appela son visir: «Visir, s'agrandissent comme deux que l'on donne un caftan à Radivoï. Le cavernes en flammes?… Thomas caftan qu'il portera sera plus précieux est brave… il rentre… oh! ce que le brocard de Venise; car c'est de qu'il voit! des cadavres la peau de Thomas écorché que son frère amoncelés jusqu'au chœur de va se revêtir.» Et le visir répondit: l'église de Kloutch… des «Entendre c'est obéir.» ruisseaux de sang semblables aux ruisseaux qui, en automne, 12 descendent dans la vallée de Kumara… Et le bon Roi Thomas sentit les mains des mécréans déchirer ses habits, et V leurs ataghans fendaient sa peau, et de leurs doigts et de leurs dents ils Le roi avance… Ces cadavres tiraient cette peau, et ainsi ils la sont ceux des soldats de lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie… ce sang est celui de et de cette peau Radivoï se revêtit de ses héros!… Mahomet II le avec joie. regarde venir… Mahomet avec du sang jusqu'au front… son 13 mauvais œil est fixe sur lui… et sa main s'appuie à l'autel Alors Thomas s'écria: «Tu es juste, mon profané… Agenouillé à ses Dieu! tu punis un fils parricide; de pieds est Radivoï l'infâme, qui mon corps dispose à ton gré; mais de la corde avec laquelle il daigne prendre pitié de mon âme, ô étrangla son père, s'est fait divin Jésus!» À ce nom, l'église a une ceinture… tremblé; les fantômes s'évanouirent et les flambeaux s'éteignirent tout d'un «Radivoï, s'écrie le Sultan, je coup. te donne ma Bosnie, et pour manteau royal, le caftan le plus 14 précieux que mon vizir aura choisi… ce caftan, je veux Avez-vous vu une étoile brillante qu'on le taille dans la peau de parcourir le ciel d'un vol rapide et Thomas II…» Alors les Tartares éclairer la terre au loin? Bientôt ce approchent, déchirent les brillant météore disparaît dans la vêtements du roi, puis, de leurs nuit, et les ténèbres reviennent plus ongles et de leurs dents, ils sombres qu'auparavant: telle disparut l'écorchent jusqu'aux la vision de Thomas. chevilles… L'infortuné voit le tyran jeter cette peau à son 15 frère qui s'en revêt avec un sourire de triomphe… À tâtons il regagna la porte de l'église; l'air était pur et la lune VI dorait les toits d'alentour. Tout était calme, et le roi aurait pu croire que Le roi Thomas se réveille… Il la paix régnait encore à Kloutch, quand marche à grands pas tandis que une bombe lancée par le mécréant vint ses guerriers dorment sur leurs tomber devant lui et donna le signal de manteaux… Il sait que sa l'assaut. vision est un rêve… un mauvais rêve, tel que lui en donne sans cesse le fantôme de son père qui l'a maudit… Et cependant, qui sait?… Il regarde au dehors, l'orage ne gronde plus dans la montagne de Proloque… le ciel est plein d'étoiles… les torrents ont fait silence… Oh! si Dieu touché de son remords avait fait grâce!… Et Thomas joint les mains, et des larmes douces coulent de ses yeux brûlés par la fièvre… Mais soudain son visage devient plus pâle… Un grand bruit a fait tressaillir la montagne, et la forteresse, et l'église de Kloutch… Et tous les siens, tous ses braves soldats fidèles se sont levés, prêts à la bataille!… La vision était une pitié du ciel pour que le roi se prépare!… Les boulets criblent les murailles comme un gâteau de miel… Mahomet II et Radivoï enfoncent la porte de l'église de Kloutch… Et tandis que le Sultan, las d'avoir tué tant de héros, s'appuie à l'autel profané, le traître se prosterne et baise la robe trempée de sang.
Ce volume médiocre et peu original a échoué sur les quais de Paris, où les mériméistes pourront aisément se le procurer pour la modique somme de vingt centimes[797].
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Telle fut la destinée de la Guzla en France. La ballade n'a pas joué dans l'évolution du romantisme français le rôle qu'elle avait eu dans les autres pays. Elle s'est inspirée de tout sauf des légendes nationales, et par cela même elle était destinée à n'avoir qu'un succès éphémère. Tant qu'on s'intéressa en France à ces fantaisies de l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou de snobisme; on goûtait les ballades étrangères ou tout ce qui en avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimères; on voulut connaître les peuples eux-mêmes, sans les voir à travers le prisme de l'imagination; on découvrit même la poésie nationale et populaire française; on fut capable d'apprécier les trouvailles que l'on fit, mais non de redonner à ces poésies, qu'on exhumait de la tombe, une vie qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.
Et ces mêmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succès de la Guzla fut plus durable à l'étranger: c'est que dans ces pays on s'intéressa davantage et plus longtemps à ces essais de résurrection parce qu'ils avaient véritablement un but, et un but national. Même un recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.
CHAPITRE IX
«La Guzla» en Allemagne.
1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et la Guzla. Otto von Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.—§ 2. Goethe et la Guzla.
§ 1