Au mois de mai 1827, M. Berger, le beau-frère de M. Levrault, imprimeur à Strasbourg, fit à Leipzig, pendant la foire de Pâques, connaissance d'un Allemand aimable, riche, lettré, M. Wilhelm Gerhard, ancien marchand de toiles.

M. Gerhard était un personnage intéressant. Ami de Goethe, il composait de longues odes à propos de chaque anniversaire du grand poète qui l'avait reçu dans son intimité; il lui dédiait humblement ses livres, traduisait pour lui des poésies populaires de tous les pays, qui devaient subir un triage cruel avant de voir le jour dans la revue du Maître: Art et Antiquité.

Retiré des affaires, M. Gerhard avait mis ses talents au service de la littérature. Il traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes, espagnols, écossais; il fit paraître deux gros volumes de ses propres poésies, élégamment imprimés en jolis caractères sur lourd papier de bibliophile, qui garde toujours, quatre-vingts ans après la publication, sa blancheur de neige.

Plus tard, il écrivit quelques scènes de théâtre que des amateurs jouèrent dans des salons bourgeois; satisfait de ses succès littéraires, il s'adonna à la peinture et à la sculpture, étudia les sciences naturelles, collectionna des fossiles, composa des dissertations sur quelques questions d'économie politique. Avant de mourir, en 1858, le brave vieil homme commença à prendre des leçons de solfège[798].

Tel était «M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne», dont parle l'auteur de la Guzla dans sa seconde préface; le «juge compétent» que citent tous les biographes de Mérimée,—Taine l'appelle «savant allemand[799]»,—«l'autorité allemande» selon l'expression de l'illustre critique qu'est M. George Saintsbury[800]!

En réalité, M. Gerhard ne fut jamais ni un docteur, ni une «autorité»; les dictionnaires biographiques de sa patrie sont pleins d'ingratitude pour une vie aussi laborieuse; ils ne croient même pas devoir mentionner son nom.

Ce fut M. Gerhard qui donna la version allemande de la Guzla. Pendant l'impression même du livre, les bonnes feuilles lui avaient été communiquées par son nouvel ami M. Berger[801], et M. Gerhard lui écrivait en les lui renvoyant à son hôtel (22 mai 1827): «Les feuilles intitulées la Guzla ont beaucoup d'intérêt pour moi. Mon Serbe qui part demain pour la Serbie regrette de ne pouvoir faire votre connaissance. J'ai grande envie de traduire les chansons en vers allemands. Les rythmes serbes me sont connus[802].»

«Le Serbe» dont il parle était le poète Sima Miloutinovitch, qui traduisait pour lui les piesmas en prose allemande,—car cet homme qui était une «authorité» en fait de littérature serbe, ne croyait même pas devoir connaître cette langue. Dès 1826, il préparait ainsi son recueil de poésies populaires serbes traduites en vers allemands avec le secours du pauvre diable de Miloutinovitch auquel il payait galamment «en thé et en cigares» le temps perdu et les services rendus[803].

Son livre devait paraître dans le courant de l'été 1827[804], mais il ne parut pas avant décembre, car, les feuilles de la Guzla une fois reçues, M. Gerhard se mit à traduire les ballades de Mérimée, afin de «compléter» son recueil. Le 5 juillet 1827, il écrivait, en français, à l'éditeur de la collection strasbourgeoise la lettre que voici:

Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger à la foire de Pâques. Il m'a communiqué quelques feuilles des chansons morlaques que vous fûtes sur le point de publier sous le titre: La Gouzla (sic) parce qu'il avait appris par Goethe que je viens de traduire une collection des chansons semblables de Serbie. Il m'a encouragé de traduire encore ceux que vous publiez et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles publiques et d'écrire à Goethe qu'il en parle dans son journal: Kunst und Alterthum dans lequel il vient de dire bien des choses flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pièces contenues dans les feuilles communiquées qui vont jusqu'au commencement de l'histoire de Maxime et Zoé [pp. 1-108], et je vous prie, Monsieur, de m'envoyer au plus tôt possible par la voie de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit ouvrage, ou, s'il n'était pas encore fixé, au moins celles qui sont parues depuis ce temps-là, pour me mettre à même de finir ma traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de la prose et comme on les chante dans leur pays. Je désire beaucoup de recevoir ces feuilles au plus tôt possible et avant de perdre l'envie et le goût pour ces poésies-là (sic), et je me flatte que vous accomplirez mes désirs, comme M. Berger m'assurait que vous auriez la bonté de faire.