«Leur ouvrage» fut publié à Hambourg, en 1829[828]. C'était un exposé extrêmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial, d'événements quasi contemporains. Dans une importante introduction, Ranke traçait un magistral tableau des mœurs du pays et du caractère national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les chants populaires, très connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien qu'à cette époque Goethe eût déjà dévoilé la supercherie, le grand historien ne trouva aucune différence entre les pièces authentiques de la Wila et celles qui ne l'étaient pas; il cita même les Pobratimi de Mérimée comme une peinture véridique des mœurs serbes. «Dans les chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous représente d'une façon très vivante la sainteté de la fraternité[829]. C'est un des traits des plus caractéristiques de la nation serbe que ce sentiment où sont réunis les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller à cause d'elle. «(…diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,—in welcher etwa Bundesbrüder ihren Dolch zugleich in den Leib der Türkin senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]…)» L'allusion à la ballade de Mérimée est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visité la Serbie et qui publia l'année suivante une relation de ce voyage[831], est également parmi ceux qui se laissèrent prendre à la Guzla. Bien qu'il ignorât complètement la langue serbe, il crut avoir assez de compétence pour juger les différentes traductions étrangères des piesmas, et n'hésita pas à proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il loua le plus chez lui, c'étaient les nombreuses notes si judicieuses qui accompagnaient la Wila; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes empruntées à Mérimée.

Quatorze ans plus tard, un jeune poète de la Bohême allemande, qui se révélera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave, Siegfried Kapper, prit au sérieux la traduction de Gerhard et s'en inspira. Le futur auteur de Lazar, der Serbencar, publia, en 1844, sous le titre des Slavische Melodien, un recueil d'imitations des chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces poèmes l'on sent très nettement l'influence des ballades illyriques de Mérimée:

Also sprach der Wirth zu seinem Gaste:
«O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn?
Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge,
Und irrtest scheu und einsam in den Klüften;
Wo Wölfe heulen, Wasserfälle rauschen,
Blutgierige Vampyre Nester bau'n.» U. s. w.

(Der Flüchtling in der Czernagora.)

«Was betrübt, o Marko, deine Seele,
Dass dein Auge also finster schauet?
Was bedrückt dein Herz, dass deine Stirne
So gefurcht und deine Wang' erblichen?
Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen?
Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe?
Oder saugt in mitternächt'ger Stunde
Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?»

«Hätte Hagel mir die Saat zerschlagen,
Brächt' ein nächstes Jahr wohl Doppelernten;
Wärst du wankend in der Liebe worden,
Neue Zeit brächt' wohl auch neue Liebe.
Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen,
Nachts und Morgens, lange, lange Tage,
Seit Stavila ist zu Schutt geworden,
Seit an unsern Küsten fremde Kähne,
In den Bergen fremde Männer streifen.»

(Ein Vampyr[833].)

Mais on savait à cette époque en Allemagne que la Guzla était une
production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des Œuvres de
Prosper Mérimée
élimina de sa traduction cet ouvrage dont «un certain
M. Gerhard» avait déjà donné une version allemande[834].

La Wila ne passa pas inaperçue en France. Une année après sa publication, G.-B. Depping, cet érudit franco-allemand à qui l'on doit le Romancero castellaño (Leipzig, 1844) et l'édition de la Correspondance administrative de Louis XIV (Documents inédits de l'Histoire de France), la présenta au public dans le Bulletin des sciences historiques, antiquités, philologie, rédigé par MM. Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se rapportent aux ballades traduites de la Guzla.