Depuis qu'un Servien, Wouk Stéphanovitch, disait-il, a fait paraître à Vienne un recueil des poésies populaires de sa nation, les Allemands se sont adonnés avec zèle à l'exploitation de cette mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littérature étrangère presque entièrement ignorée. Un M. Talvi (sic) prit dans le recueil servien un grand nombre de pièces pour les traduire en allemand; une Dlle Jacob (re-sic) en fit autant. M. Gerhard, à l'aide d'un poète servien qui a séjourné en Allemagne, Siméon Milutinovitch, a traduit ou imité une foule d'autres pièces du même recueil, qui avaient été négligées par ses devanciers… M. Gerhard a voulu compléter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage récemment publié à Paris sous le titre de la Guzla, ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégowine. Toutes ces pièces forment ensemble deux volumes…

En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour la poésie servienne; il la trouve plus près du genre anacréontique que la poésie des Grecs modernes… Ces poésies sont curieuses, d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles font continuellement allusion à des mœurs, des usages, des préjugés, etc., bien différents des nôtres. Par exemple, le morceau: la Fiancée vampire[835], nous retrace une superstition qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi…

Puis, après avoir parlé sur le caractère général des piesmas héroïques où «les brigands et les Turcs jouent un grand rôle», M. Depping ajoutait:

Un glossaire des termes et noms serviens employés dans ce recueil termine le second volume: l'auteur y a donné aussi quelques notes historiques sur les événements auxquels les romances font allusion; une partie de ces notes est tirée de celles qui accompagnent le recueil français de la Guzla[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu à faire connaître Mérimée et la Guzla même en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut très probablement; ses amis Fauriel et Ampère, très versés dans les sciences, recevaient certainement ce journal. S'il put se féliciter qu'à la suite du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le succès de son livre dépasserait même ses prévisions, ne croyons pas cependant que «tous les amateurs de poésie populaire en France et en Europe s'y laissèrent prendre également», comme l'affirmait solennellement M. de Loménie dans son discours de réception à l'Académie Française. Nombreux furent ceux qui devinèrent la supercherie de Mérimée et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le mérite d'être mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'était alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'était pas un érudit, ni un docteur, ni une autorité dans la matière; et que cette légende savamment accréditée par Mérimée, longtemps soutenue par la confiance que lui ont témoignée des critiques comme Taine, Brandes, Saintsbury, doit enfin s'évanouir.

§ 2

GOETHE ET «LA GUZLA»

Goethe, qui avait toujours porté beaucoup d'intérêt aux choses de France, en manifesta tout particulièrement pendant la dernière période de sa longue vie. La littérature de son pays suivant une voie qu'il jugeait mauvaise, il préférait s'occuper soit de l'antiquité, soit de l'étranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art français étaient alors sa grande préoccupation; mais ce qu'il suivait avec le plus d'attention et de sympathie, c'étaient les débuts de la nouvelle école littéraire, la lutte des romantiques de la Muse française et du Globe, avec les classiques de l'Académie. Personne à l'étranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement littéraire de la Restauration. Avec une joie sincère il voyait la France «se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des lettres et reconquérir dans le domaine de l'esprit la suprématie qu'elle avait perdue dans l'ordre politique[837]».

Le grand homme, on le sait, avait tort de «rester trop chez lui» et Sainte-Beuve a justement remarqué qu'il aurait eu une influence plus considérable en France s'il avait daigné y venir passer «six mois, en 1786». Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succès du Faust, il ne paraît pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De tous côtés, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosité universelle.