C'est ainsi qu'en 1826, les rédacteurs du Globe crurent devoir rendre hommage au vieux poète et lui envoyèrent la collection de leur journal. Goethe en eut beaucoup de plaisir. «Tous les soirs, écrivait-il au comte Reinhard (27 février 1826), je consacre quelques heures à la lecture des anciens numéros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'état de la littérature française, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les mœurs de la France[838].»

Dès qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des renseignements «sur les hommes d'État, les littérateurs et les poètes célèbres»: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mérimée, Victor Hugo, Émile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des favoris de l'auteur de Werther, Béranger en est l'un des premiers[839].

Goethe aimait à parler de la littérature française; il trouvait un jour qu'elle ne manque pas de «talents ordinaires» qui sont, d'après lui, «emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il renferme»; Eckermann osa poser une question:

—«Mais que dit Votre Excellence de Béranger et de l'auteur des pièces de Clara Gazul?»

—«Je les excepte, répondit Goethe, ce sont de grands talents qui ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de la manière de penser du jour[840].»

Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des présents pour Salvandy et Mérimée, probablement cette «médaille assez mauvaise» dont parle Gustave Planche[841]. À la même époque, Goethe conseille à son ami Zelter de lire le Théâtre de Clara Gazul[842]. Deux mois plus tard, il reçoit très cordialement Ampère et A. Stapfer, qui lui donnent mainte information sur les derniers événements littéraires. «Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dîner chez Goethe en l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation a été vive, gaie, variée. Ampère a beaucoup parlé à Goethe de Mérimée, d'Alfred de Vigny et d'autres talents remarquables[843].» Quelques années plus tard, lorsque David d'Angers envoya à Goethe sa collection de médaillons, le bon Eckermann désirait surtout voir Mérimée. «La tête nous parut, dit-il, aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y trouva quelque chose d'humoristique[844].»

On le sait, ce fut Goethe qui, à propos de la Guzla, dévoila la supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue Art et Antiquité la notice suivante:

LA GUZLA, OU CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES.

Ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'œil, et qui, si on l'examine d'un peu plus près, soulève une question mystérieuse.

C'est depuis peu seulement que les Français ont étudié avec goût et ardeur les différents genres poétiques de l'étranger, en leur accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est également depuis peu qu'ils se sont sentis portés à se servir, pour leurs œuvres, des formes étrangères. Aujourd'hui, nous assistons à la plus étrange nouveauté: ils prennent le masque des nations étrangères, et dans des œuvres supposées, ils s'amusent avec esprit à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour les idées et les formes poétiques d'une nation qu'en cherchant à les reproduire par la traduction et l'imitation.