Sir John Bowring (en 1827 simplement: Mr. John Bowring) n'était pas un «competent Slav scholar»; il ne fut jamais reconnu pour tel par ceux qui l'étaient. En réalité, tandis que le «juge compétent» allemand était un ancien marchand de toiles, le «juge compétent» anglais était un ancien marchand de draps.
John Bowring (1792-1872) descendait d'une vieille famille bourgeoise du Devonshire[864]. Fils et petit-fils du commerçant, sa seule ambition était de continuer à diriger une maison florissante, sans jamais abandonner le métier de ses pères. Malheureusement, les affaires n'allèrent pas comme il l'avait espéré, et un beau jour il dut renoncer au commerce. Il se tourna alors vers la politique et la littérature et, bientôt, son esprit d'entreprise et sa rare ténacité lui valurent d'estimables succès.
Dès sa jeunesse, il avait parcouru, comme courtier, l'Europe entière. Il s'attacha à l'étude des langues vivantes et apprit en quelques années, dit-on, le français, l'italien, l'allemand, l'espagnol, le portugais et le hollandais. En 1819, il passa plusieurs mois à Pétersbourg, fit de nombreuses connaissances dans le monde scientifique et littéraire russe et publia, en 1820, une Anthologie russe. Il donna un second recueil en 1823; en 1824, il publia sa traduction des romances espagnoles et bataves; trois ans plus tard, des poésies serbes et polonaises; en 1830, des chants magyars; en 1832, des chants tchèques.
Quant à la politique, il s'y fit remarquer dès 1822. Arrêté à Calais, porteur de dépêches au ministre portugais annonçant le projet du gouvernement des Bourbons d'envahir la péninsule hispanique, il fut mis en prison. Canning le fit relâcher, mais déjà compromis dans le complot pour délivrer les sergents de La Rochelle, il fut expulsé du territoire français. Il s'en vengea par un pamphlet: Détails sur l'emprisonnement et la mise en liberté d'un Anglais par le gouvernement des Bourbons (Londres, 1823). En 1830, il rédigea, au nom des citoyens de Londres, une adresse félicitant le peuple français d'avoir expulsé les Bourbons; aussi fut-il le premier Anglais reçu par Louis-Philippe après qu'il eût été reconnu par la Grande-Bretagne. Élève et ami du publiciste Jérémie Bentham, dont il exposa les principes dans la Revue de Westminster, il devint son exécuteur testamentaire et donna une édition posthume des Œuvres complètes du maître. Député de Kilmarnock en 1832, il fut nommé membre d'une commission chargée d'étudier les relations commerciales entre la France et l'Angleterre et rédigea avec Villiers un rapport remarquable sur cette question: Reports on the commercial relations between France and Great-Britain (Londres, 1835-1836, 2 vol.). Malgré ses opinions avancées, le gouvernement lui confia à plusieurs reprises la mission d'étudier les méthodes financières des divers États de l'Europe, et ses observations apportèrent un complet changement dans l'Échiquier britannique. Il fit de nouveaux voyages dans toute l'Europe, la Turquie d'Asie, l'Égypte et la Nubie. Ami de Cobden, il joua un rôle important dans l'abolition du système protectionniste; mais, ayant perdu une partie de sa fortune dans des spéculations industrielles, il abandonna la politique et fut nommé, en 1849, consul britannique à Canton; en 1854, gouverneur de Hong-Kong et créé baronnet. Ce fut lui qui provoqua la guerre anglo-chinoise. Rappelé de son poste, il négocia plusieurs fois des traités de commerce avec les divers pays étrangers et mourut le 23 novembre 1872.
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John Bowring était un polyglotte réputé et si son nom n'est pas encore oublié, c'est surtout à cette connaissance de nombreux idiomes qu'il le doit.
Nous ne prétendons pas lui disputer ce mérite qu'il n'a du reste jamais revendiqué. Nous nous préoccupons uniquement de savoir s'il connaissait des langues slaves. Nous regrettons d'avoir à le dire, M. Bowring était un polyglotte quelque peu pressé; il voulait, en six mois, apprendre la langue des Magyars ou des Tchèques, en traduire les chefs-d'œuvre et jusqu'à en écrire l'histoire littéraire. Il va sans dire que ce manque de patience eut quelques inconvénients. C'est ainsi qu'après avoir appris le russe, le serbe et le polonais, en étudiant le hongrois[865], il classait cette dernière langue parmi les idiomes slaves[866]. Heureusement pour lui, l'ignorance en ces matières était si grande dans les pays étrangers que personne ne songea à le corriger—car personne n'aurait pu le faire. Tout au contraire, au mois d'août 1821, Raynouard consacra, dans le Journal des Savans, un long article à l'Anthologie russe[867] de Bowring et l'engagea à publier l'histoire littéraire qu'il avait annoncée: «Son goût et son talent, disait-il, garantissent d'avance le succès de cette belle entreprise[868].»
M. Bowring avait trouvé un moyen assez simple de confectionner ses versions. Le russe, il l'ignorait, ou tout au plus il n'en connaissait que l'alphabet, car, sept ans après sa première anthologie, il ne put comprendre une lettre que lui adressait Karadjitch, en cette langue; il avait besoin d'une traduction anglaise[869]. Mais il savait l'allemand et le français, et les naïfs écrivains de Pétersbourg, comme plus tard ceux de Prague, heureux de voir leurs poèmes présentés au public européen, se chargeaient de fournir à lord Bowring des traductions littérales en ces deux langues[870]. Ainsi il lui arriva une singulière aventure: il inséra dans son Anthologie russe une traduction de la Chute des feuilles de Millevoye!
Lorsqu'il connut le grand succès des Volkslieder der Serben de Mlle von Jakob, John Bowring eut idée d'éditer, lui aussi, une anthologie serbe. Il donna d'abord, dans la Westminster Review, un article sur la poésie de ces pays (juillet 1826), et, neuf mois plus tard, un recueil de chants choisis, précédé d'une longue introduction: Srpske Narodne Piesme (Servian Popular Poetry). Dans l'introduction, comme dans l'ouvrage, il cita abondamment les écrits de Karadjitch, mais il garda le silence sur la traduction allemande d'après laquelle la sienne était faite, comme il le reconnut dans une lettre de pénitent qu'il écrivit à Mlle von Jakob, mais qu'il ne rendit jamais publique[871].
Il est facile, en effet, de se rendre compte de sa dette envers la spirituelle dame allemande. Toutes ses notes, quand elles ne proviennent pas d'un article de Kopitar sur la poésie serbe et la poésie grecque[872], proviennent des Volkslieder der Serben. Sa traduction même est une reproduction fidèle de la version allemande. Là, où Mlle von Jakob, pour conserver l'allitération de l'original, avait rendu: