Après avoir traduit en anglais cette ballade, le critique cita une version en prose de la scène d'Ugolin, dans le but de comparer les deux histoires. «À supposer que ce merveilleux passage soit l'œuvre de quelque barde inconnu, présenté uniquement sous le lourd vêtement de prose que nous citons; peu hésiteraient à en établir la comparaison avec les fragments illyriens mentionnés. Un critique dirait sans doute: le poème illyrien est plus pittoresque, car le théâtre de l'action, une caverne dans la montagne, l'est plus qu'une tour dans une cité. Aucune circonstance, ajouterait-il, ne tend à rabaisser l'heyduque dans notre estime, le terrible silence dans lequel ils se renferment lui et sa famille, craignant même de lever la tête, est plus effrayant que les lamentations des enfants; l'introduction d'un personnage féminin et sa fermeté jusqu'au trépas accroissent l'effet; avec ces enfants qui versent des larmes en secret, en jetant un regard sur le corps de leur mère, il n'y a rien qu'on puisse mettre en parallèle dans l'autre poème. Cette folie que provoque la soif est d'une saisissante vérité, et ce regard de loup que jette l'infortuné jeune homme sur le corps de sa mère nous fait tressaillir d'horreur. Les pieux sentiments de son frère se conçoivent aisément, tandis que ceux des enfants d'Ugolin, enveloppés dans un langage théologique, expriment le sacrifice de soi-même, et sont peut-être au-dessus de leur âge. Pas une parole ne traverse la vie du vieil heyduque, il s'enfonce en un repos muet et une apparente apathie, mais de profondes pensées traversent son âme; enfin il s'élance appelant ses enfants à sa suite, et le père et ses fils tombent, mais vengés. Comme ce père est supérieur au comte aveugle qui tâte le corps de ses enfants!»

Passant à un autre sujet, le critique déclarait: «Le héros de la poésie historique de l'Illyrie est Thomas II, roi de Bosnie. Il y a, dans cette collection, un joli fragment d'un vieux poème où sa mort est décrite, et d'un autre que notre ami Hyacinthe appelle la Vision de Thomas II. Le dernier des deux poèmes nous a frappés, comme étant d'un caractère supérieur. Comme il décrit la guerre entre les Turcs et les Chrétiens, nous avons espéré y découvrir quelque analogie avec les vieilles romances espagnoles.»

Vient alors un long passage sur ces ballades bosniaques. Enfin, M.
Keightley terminait:

«Mais les pièces les plus intéressantes de ce petit volume sont peut-être les poèmes sur le vampirisme et le mauvais œil, ces extraordinaires illusions de l'imagination qui produisent tant de malheur et de misère. Les poèmes qui traitent du dernier sujet se rapprochent beaucoup des classiques grecs et latins.—Chaque passage de Théocrite et de Virgile sur l'ensorcellement des troupeaux et des chanteurs qu'admirent les critiques et qu'étudient les écoliers, pourrait trouver un équivalent dans les poèmes de la Guzla. Le vampirisme est un vieux sujet, inconnu, croyons-nous, de l'antiquité; un ouvrage sur cette question [le Traité de dom Calmet] qui en contient une très remarquable analyse, auquel le traducteur de ces poèmes lui-même rend hommage, nous remémore avec force l'ignorance, le barbarisme et la crédulité dont notre contrée même a donné nombre d'exemples dans les procès de sorcellerie, avant l'établissement des règlements qui mirent un terme à la persécution légale d'innocentes victimes accusées de ces pratiques diaboliques[886].»

Le mois suivant, cet article était résumé dans un journal littéraire allemand, l'Intelligenzblatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung (juillet 1829, nº61, pp. 494-495). À la fin de la notice, le traducteur allemand faisait cette intéressante déclaration:

Au moment où nous écrivons ces lignes, nous lisons dans le Supplément littéraire du Morgenblatt (nº31) que ces poésies illyriennes sont simplement une mystification dans le genre de Macpherson. Un certain M. Mervincet (sic) de Paris, qui n'a jamais vu l'Illyrie, se serait plu à écrire cette petite collection. Donc, critiques, prenez bien garde désormais quand il vous arrivera quelque chose de Paris: car ce génial jeune homme—il l'est incontestablement—avait déjà mystifié le public sous le masque d'un auteur dramatique espagnol.

Mais la leçon venait trop tard pour M. Thomas Keightley, le critique de la Foreign Quarterly. Non content d'avoir loué la Guzla dans cette respectable revue, il en parla de nouveau dans un ouvrage intitulé la Mythologie féerique (The Fairy Mythology) qu'il fît paraître à Londres, en deux volumes in-12. Il y consacra un chapitre spécial à la mythologie slave (pp. 317-324), et, pour l'écrire, se documenta également dans la Servian Popular Poetry de John Bowring et dans la Guzla. Pour illustrer sa dissertation, il traduisit une des pièces de Mérimée, le Seigneur Mercure (Lord Mercury), mais il eut la franchise d'avouer qu'il ne savait pas lui-même «comment classer les êtres surnaturels de cette charmante ballade[887]».

M. Keightley ne fut pas en Angleterre la dernière dupe de la Guzla. Gustave Planche raconte que plusieurs pièces de ce recueil furent mises en vers, «presque sans altération», par Mrs. Shelley, femme de l'illustre poète. «C'est qu'en effet, dit-il, la prose de Mérimée possède dans sa contexture presque toutes les qualités de la poésie rythmée[888].» Nous avons fait de longues mais vaines recherches au sujet de cette traduction. Ni le catalogue du British Museum, ni l'article consacré à Mrs. Shelley dans le Dictionary of National Biography, ni, enfin, les deux biographies dont elle a été l'objet, n'en disent un seul mot[889]. Est-ce parce que Mrs. Shelley fut informée juste à temps qu'elle ne la publia jamais? C'est ce que nous ne saurions dire.

Environ trente ans plus tard, un anonyme anglais mettait à son tour en vers la prose de Mérimée en s'inspirant de la version allemande de Wilhelm Gerhard. Il rendit en décasyllabes blancs deux ballades de la Guzla: Hadagny (The Fatal Shot) et les Pobratimi (The Bounden Brothers), qui furent insérées dans le Chambers's Journal du 22 septembre 1855. Nous citerons seulement le commencement de Hadagny:

There is war 'tween Ostroviz and Serral:
Yea the swords of both the tribes are shining:
Earth six times hath drunk the blood of heroes.
Many a widow's tears are dried already,
More than one gray mother sheds them still.