Ainsi en Angleterre, comme en Allemagne, Mérimée fit un assez grand nombre de dupes. Mais il n'y avait pas à cela grand mérite: ceux qu'il a trompés n'étaient pas capables d'être juges en pareille matière; ceux qui, au contraire, avaient quelque compétence eurent tôt fait de démasquer le véritable auteur. Le succès de cette mystification fut un succès facile; il n'y avait pas à se vanter d'avoir abusé des gens qui ne pouvaient que l'être et qui, en somme, ne demandaient qu'à l'être.
CHAPITRE XI
«La Guzla» dans les pays slaves.
§ 1. La traduction de Pouchkine. Lettre de Mérimée à Sobolevsky.—§ 2. Chodzko. Mickiewicz et le Morlaque à Venise. Ses relations avec Pouchkine. Son cours au Collège de France. Sa conférence sur la Guzla.
§ 1
LA TRADUCTION DE POUCHKINE
Après s'être moqué de Gerhard et de Bowring, dans sa préface de 1840, Mérimée ajoutait: «Enfin, M. Pouschkine (sic) a traduit en russe quelques-unes de mes historiettes, et cela peut se comparer à Gil Blas traduit en espagnol, et aux Lettres d'une religieuse portugaise, traduites en portugais[890].»
Cette remarque nous paraît tendancieuse, non parce qu'elle venait trois ans après la mort sensationnelle du poète russe, mais parce qu'elle insinuait pour la première fois cette «restitution aux Slaves de ce qui appartenait aux Slaves» dont nous parle M. Filon[891]. En effet, Gil Blas a été traduit mainte fois dans la langue de Don Quichotte, presque toujours par de jaloux patriotes qui ont voulu reprendre le bien ravi à la nation espagnole par le señor Le Sage[892]. Mérimée qui, dès l'époque de la Guzla, connaissait bien la littérature espagnole, n'aurait pas été étonné, s'il les avait pu lire, des louanges que lui donne son biographe:
Pouchkine traduisit plusieurs pièces [de la Guzla] en russe, comme pour rendre aux Slaves ce qui appartenait aux Slaves. Ce fait donne à réfléchir. Lorsque le génie d'une grande race, représenté par son poète le plus illustre, se reconnaît dans une manifestation littéraire, personne n'a plus le droit de mépriser cette manifestation, pas même celui qui en est l'auteur[893].
L'éminent écrivain nous pardonnera si nous sommes obligé de faire sur ce point quelques réserves. De fait, le grand poète dont il parle, non seulement ne représente pas le peuple dont la Guzla prétendait être l'expression nationale, mais lui aussi, il comprit la poésie primitive comme on la comprenait dans son temps: il fut un curieux avec plus de fantaisie que de documentation, avec plus de bonne volonté que de scrupules. Un écolier de nos jours, après quelques études historiques, même superficielles, ne ferait pas une surprenante découverte s'il nous disait que, à plus d'un point de vue, Pouchkine était dépourvu de sens critique.