Tout d'abord, il faut dire qu'il existe entre le russe et le serbo-croate autant de différence qu'entre le français et le portugais. Pouchkine, malgré quelques études du serbe, n'avait pas plus de compétence pour juger de l'authenticité de la Guzla que n'en aurait eu Alfred de Musset pour décider sur un recueil de faux folklore catalan ou romanche. Il était aussi peu renseigné sur le pays d'Hyacinthe Maglanovich que l'étaient le critique de la Monthly Review ou l'honnête M. Gerhard. Nous croyons n'étonner personne: Goethe connaissait infiniment mieux que lui le caractère et l'histoire des Slaves du Danube et de l'Adriatique[894]. Il ne faut pas oublier, non plus, que toute la famille de Pouchkine parlait exclusivement le français et qu'il débuta dans la littérature en s'essayant à imiter Molière, en français.
Ensuite, il est nécessaire de faire observer que le poète de Rouslan et Lioudmila, bien qu'il fût l'un des premiers poètes russes qui s'inspirèrent des traditions populaires, avait sur le folklore des idées aussi vagues et aussi indécises que les critiques français de 1827. Suivant son dernier biographe, M. V. Sipovsky[895], il confondait la superstition et la légende, ne se souciait pas de la provenance du récit aussi bien qu'il ignorait quelle conscience le collectionneur de ballades doit mettre dans l'interprétation de ses textes et quelle fidélité il leur doit toujours garder. Mérimée, dans l'article qu'il consacra à Pouchkine plusieurs années après avoir écrit l'Avertissement de la deuxième édition, ne se trompe pas quand il dit qu'à cette époque «le beau monde de Saint-Pétersbourg n'entendait rien aux antiquités slaves», mais il exagère en prétendant que «Pouchkine n'y apporta que la curiosité un peu méprisante d'un voyageur européen qui aborde dans une île de sauvages[896]». Pouchkine, au contraire, ne manqua jamais de sympathie, d'enthousiasme même, pour la tradition populaire; l'information seule lui fit défaut, du moins dans ses premiers poèmes. Tandis que son ami Joukovsky, au lieu de recueillir de la bouche des paysans les chansons populaires russes, les RETRADUISAIT d'après la traduction française de la princesse Zénaïda Wolkonska[897], Pouchkine, tout simplement, inventait lui-même ses contes, quand, toutefois, il ne s'adressait pas au chevalier Parny. En effet, on conteste aujourd'hui l'origine populaire de Rouslan et Lioudmila; on a même trouvé des morceaux des Chansons madégasses intercalés dans la Fontaine de Bakhtchi-Saraï et qui devaient y mettre de la couleur… tartare! S'inspirant de Byron, Pouchkine chante les vampires dans ce dernier poème, tandis que la poésie populaire les ignore totalement[898].
Ces remarques faites, nous pouvons aisément comprendre que le poète russe se soit laissé mystifier par le littérateur parisien[899].
Pouchkine s'intéressait très vivement aux Serbes; ce fut une des principales raisons qui lui firent traduire la Guzla. La lutte héroïque contre la domination turque (1804-1815) avait fait sur lui presque autant d'impression que la révolution grecque en avait fait sur Byron[900]. En 1818, des propos imprudents l'ayant forcé à prendre du service à la chancellerie du général-gouverneur de la Bessarabie, il trouva dans cette province de nombreux émigrants serbes, chefs de l'insurrection de Kara-Georges. À Kichéneff, il fréquenta le général Inezoff, «ministre de la colonie bulgare», chez qui l'on rencontrait les voïvodas: Voutchitch, Nénadovitch, Jivkovitch[901]. Il put y entendre chanter des guzlars et s'informa de la traduction qui convenait aux expressions serbes[902]. Plus tard, à Odessa, il fut l'ami d'une famille dalmate, les Riznitch, qui l'initièrent aux mœurs Spartiates des Monténégrins[903].
Le souvenir de Kara-Georges massacré brutalement par les pandours, en 1817, était encore vivant. Le caractère romanesque de cet homme de génie, libérateur de son peuple et assassin de sa famille, avait captivé Pouchkine. Le 5 octobre 1820,—sept ans avant la Guzla,—il écrivit sa poésie À la fille de Kara-Georges.
… Guerrier de la liberté,
Couvert du sang sacré,
Ton sublime père, criminel et héros,
De l'horreur et de la louange digne tout à la fois[904].
C'est dans ce milieu serbe, on n'en peut douter, que Pouchkine prit connaissance du recueil de Karadjitch, dont il traduisit tant bien que mal trois chansons: le Rossignol[905], les Frères et la sœur et le commencement de la Triste ballade[906]. Il composa même, en 1832, deux prétendues chansons serbes: le Chant de Georges le Noir et le Voïvoda Miloch, où il célèbre ces deux chefs d'insurrection, d'après les données historiques qui lui avaient été fournies par des émigrants serbes[907].
De retour à Pétersbourg, en 1826, Pouchkine garda toujours le souvenir de ses amis de Kichéneff, à la stature martiale, armés de pistolets et de yataghans, ces voïvodas moustachus et réservés dont il avait imaginé plutôt qu'il n'avait compris le caractère. Aussi nous pouvons penser avec quel plaisir, disons avec quelle avidité, «le Byron russe» goûta les savoureuses ballades qu'offrait le modeste traducteur strasbourgeois; elles venaient lui révéler, croyait-il, l'âme de ces héros danubiens, ces primitifs qu'il avait vus, dont il se souvenait et qu'il regrettait de n'avoir pu connaître davantage. P. V. Annenkoff l'a déjà remarqué[908], de onze ballades de la Guzla que Pouchkine a traduites[909], cinq chantent les luttes des Serbes contre les Turcs et l'une, la sixième, les Monténégrins, la lutte contre Napoléon. C'est que le poète russe fut, sans le savoir, l'un des premiers apôtres du panslavisme et qu'il voulut, par sa sympathie pour l'indépendance des Slaves balkaniques, imiter en quelque sorte son maître anglais qui était tombé si glorieusement en combattant pour l'indépendance hellénique. Les guerres intestines, les vendettas, les histoires du mauvais œil, l'intéressèrent évidemment beaucoup moins que les récits des nobles exploits des Christich Mladin et des Thomas II.
Aussi ses versions sont-elles plutôt des adaptations que de simples traductions. Pouchkine croit à l'authenticité de ces poésies, il en est enchanté; mais les juge-t-il bizarres en quelque endroit, trouve-t-il un détail qui lui paraît mal peindre cette nation-sœur qu'il ignorait, il abrège, coupe, taille, efface, ajoute, retouche ou polit. Il change les noms: Constantin Yacoubovich devient Marko Yakoubovitch, sa femme Miliada—Zoïa[910]. Il invente même des localités et introduit dans le Chant de Mort un village nommé Lisgor dont personne n'a jamais entendu parler. Son Hyacinthe Maglanovich ne vante plus ses talents de poète et n'exploite plus son auditoire par des ruses indignes d'un barde national. Toute cette scène scabreuse entre la belle Hélène et Piero Stamati,—cynisme inconscient des primitifs, croyait Mérimée,—est résumée habilement en six vers; l'allusion à la grossesse de la jeune femme dont nous parle le Chant de Mort est simplement supprimée. Au contraire, Pouchkine rencontre-t-il un trait «slave», «orthodoxe», voire même «cosaque», il le dégage davantage, le met en lumière et le souligne. «Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime», dit le cadet des fils du vieil heyduque Christich Mladin, remarquant que son frère regardait le cadavre de leur mère «avec des yeux comme ceux d'un loup auprès d'un agneau[911]». Pouchkine adoucit l'atrocité des termes qu'emploie Mérimée et traduit: «Cher frère, bois mon sang brûlant. Ne perds pas ton âme!» Dans une autre ballade, lorsque le roi de Bosnie, le parricide Thomas II, va visiter à minuit l'église de son château où il voit une lumière étrange et entend résonner les tambours et les trompettes, «d'une main ferme il a ouvert la porte, dit Mérimée, mais quand il vit ce qui était dans le chœur, son courage fut sur le point de l'abandonner: il a pris de sa main gauche une amulette d'une vertu éprouvée, et plus tranquille alors, il entra dans la grande église de Kloutch[912]». Pouchkine christianisa, ou plutôt russifia, la dernière partie de la phrase: «Son cœur est engourdi d'horreur, mais il dit la grande prière, et entre tranquillement dans l'église de Dieu.»
Mérimée enviait aux écrivains russes la concision de leur langue[913]. Lui, qui était la concision même, savait mieux que personne jusqu'à quel point un écrivain français peut condenser sa phrase. Eh bien! nous croyons que le jour où il lut ses ballades illyriques dans les Œuvres complètes de Pouchkine,—car, après tout, il a dû les lire,—il s'en rendit compte une fois de plus. Nous ne trouvons pas, comme le fait le critique Annenkoff, la traduction russe de la Guzla plus expressive que l'original français[914], mais nous pensons ne pas nous tromper en disant qu'elle garde toute la précision de l'original là même où le traducteur l'a dépouillée de ce qu'il a jugé n'être pas nécessaire. Dans le Morlaque à Venise, le soldat expatrié se plaint de cette grande ville maudite: «Les femmes se rient de moi quand je parle la langue de mon pays, et ici les gens de nos montagnes ont oublié la leur[915].» Les gens de nos montagnes, Pouchkine le rend par un seul mot: nachi (les nôtres), et ce mot qui, à cette place, exprime à la fois plus d'amertume et plus de nostalgie que n'en contient la périphrase de Mérimée, ne le cède pas en clarté à celle-ci.