Cette lettre, reproduite presque dans toutes les éditions du poète russe, est restée inconnue des mériméistes français[922]; nous croyons qu'il n'était pas superflu de la donner en entier, bien que nous en ayons déjà cité plusieurs passages. Remarquons toutefois qu'elle paraît avoir eu une suite que Pouchkine n'imprima pas, parce qu'elle n'avait pas trait à la Guzla. À Paris, Mérimée avait souvent soupé en compagnie de Sobolevsky[923],—qu'il appelait Boyard[924];—il est probable qu'il lui envoya à cette occasion les derniers potins de la capitale. Sans nul doute, nous lirons une collation nouvelle et complète de cette lettre dans l'édition définitive des Œuvres de Pouchkine que publie en ce moment l'Académie Impériale russe. Pour l'instant, contentons-nous de constater que, même après avoir été si bien informé sur le caractère fictif d'Hyacinthe Maglanovich, le poète d'Eugène Oniéguine, réimprimant la Notice de Mérimée, reconnut avec une parfaite loyauté: «J'ignore si Maglanovich a jamais existé. Quoi qu'il en soit, les dires de son biographe ont un charme extraordinaire d'originalité et de vraisemblance[925].»
Pour conclure, nous pourrions dire que Pouchkine n'a pas eu tort de traduire les ballades de ce barde imaginaire, et de les publier. Il n'était point un érudit, lui, et n'avait pas à compromettre sa science. Il était poète et, comme il avait trouvé la poésie dans ces ballades, qui le blâmera d'avoir su leur donner ce qui leur manquait pour être de vrais poèmes: la forme du vers? Il était artiste aussi, qui lui reprochera d'avoir su serrer davantage les récits déjà si condensés de Mérimée, d'avoir mis plus de couleur sur des dessins qui pouvaient sembler parfaits[926]?
§ 2
CHODZKO-MICKIEWICZ ET «LE MORLAQUE À VENISE
Pouchkine ne fut pas le seul poète slave qui prit la Guzla pour une collection de chants serbes authentiques. Trois ans avant lui, un jeune Polonais qui devait plus tard enseigner les littératures slaves au Collège de France, mais qui, à l'époque dont nous parlons, n'était que l'auteur de quelques poésies qui avaient fait concevoir les plus hautes espérances, Alexandre Chodzko, s'enthousiasma pour la beauté sauvage des ballades de Mérimée et en traduisit trois en vers polonais, dans un volume de ses poésies édité à Saint-Pétersbourg en 1829[927].
Vers la même époque, un compatriote et ami de Chodzko, bien plus célèbre poète celui-là, Adam Mickiewicz, se fit également l'admirateur de la Guzla. Il s'efforça de rendre en polonais le Morlaque à Venise, cette peinture délicate des mélancolies d'un Slave attiré à la grande ville, qui regrette son pays natal «comme une fourmi jetée par le vent au milieu d'un vaste étang».
M. Louis Leger qui, le premier en France, a parlé de cette traduction, nous en explique ingénieusement l'origine. «Le Byron catholique de la Pologne» se trouvait alors loin de sa chère Lithuanie, exilé dans une Venise du Nord, à Moscou (1825-1828), et il «devait éprouver une sorte d'amère volupté à mettre en vers des stances qui répondaient si bien à l'état de son âme[928]». Pendant toute sa vie de Chrétien errant, Mickiewicz fut tourmenté par le mal du pays; son plus beau poème, Messire Thaddée, débute par cette touchante apostrophe:
Lithuanie, ô ma patrie, tu es comme la santé. Combien il faut l'apprécier, celui-là seul le sait qui l'a perdue. Aujourd'hui, je vois et je décris ta beauté dans tout son charme, car je soupire après toi[929].
Dans ce Livre du pèlerin polonais dont le style biblique a inspiré les Paroles d'un croyant, le poète ne regrette pas moins le sol natal qu'il ne plaint sa nation malheureuse. La nostalgie du jeune Morlaque de Mérimée devait donc tout naturellement lui plaire; il n'est pas étonnant qu'il ait voulu l'exprimer en vers polonais.
Observons toutefois que cette traduction n'est pas sans rapports avec celle de Pouchkine[930]. À Moscou, Mickiewicz était entré en relations avec plusieurs écrivains russes en renom: les deux frères Polevoï (qui rédigeaient ensemble une revue intitulée le Télégraphe, dont le rôle peut être comparé à celui du Globe de Pierre Leroux), les poètes Boratynsky, Vénévitinoff, Pouchkine, Pogodine, le prince Viazemsky, qui tous admiraient son talent prodigieux. Dans ce milieu romantique, Mickiewicz constatait avec douleur le retard de la littérature polonaise sur celle dont Pétersbourg et Moscou étaient les principaux foyers. Les classiques de Wilna et de Varsovie, attachés à l'imitation de Delille et de Voltaire, n'avaient pas encore déposé les armes, tandis qu'en Russie la victoire de la jeune école était presque complète sur toute la ligne[931].