Mickiewicz lia plusieurs amitiés intimes dans ce pays des «Moscals» qu'il maudira si noblement, quelques années plus tard, après la sanglante répression de la Révolution polonaise. Il y avait notamment entre Pouchkine et lui une communauté singulière de pensées et d'aspirations: tous deux ils avaient le même amour de la liberté, le même culte pour Byron, et ils étaient tous deux considérés dans leurs pays respectifs comme les chefs de l'école romantique. «Pouchkine est à peu près de mon âge, écrivait Mickiewicz à son ami Odyniec (mars 1826), il a lu beaucoup et bien, il connaît les littératures modernes, il a des idées élevées sur la poésie.»—«Pouchkine, raconte Polevoï, apprécia Mickiewicz dès leur première rencontre et montra pour lui la plus grande déférence. Habitué à dominer dans le cercle de nos littérateurs, le poète russe était d'une modestie extraordinaire en présence de Mickiewicz; évidemment il s'efforçait de l'exciter à parler, et quand il exprimait lui-même une opinion, il se tournait vers lui pour obtenir l'approbation du maître. En réalité, Pouchkine, ni par l'éducation, ni par la largeur de l'érudition, ne pouvait se comparer à Mickiewicz. Il l'avouait lui-même avec une sincérité qui est toute à sa gloire… Un soir, dans une réunion donnée en l'honneur du poète russe, Mickiewicz improvisa. Pouchkine se leva brusquement de son siège et, se prenant aux cheveux, il se mit à courir par la salle en criant: «Quel génie! Quel feu sacré! Que suis-je auprès de lui[932]!»

Aussi ce fut pour Pouchkine une consolation de n'avoir pas été la seule dupe de Mérimée; il se trouvait en bonne compagnie. Dans la notice qui précède les Chants des Slaves occidentaux, il raconte, en effet, qu'il avait consulté Mickiewicz à propos de la Guzla. «Ce poète était, dit-il, un critique clairvoyant et un délicat connaisseur de la poésie slave; il ne doutait pas de l'authenticité de ces chants. Un érudit allemand avait même écrit là-dessus une dissertation considérable[933].» Il avait donc bien le droit, lui, de s'y être trompé, quand ces écrivains qu'il jugeait compétents s'y étaient laissés prendre.—En réalité, ces prétendus connaisseurs étaient aussi ignorants que lui; la «dissertation» de «l'érudit allemand» n'existe pas et n'a jamais existé; et Mickiewicz ne fut jamais un critique autorisé en matière de poésie serbo-croate. Du reste, nous en parlerons tout à l'heure.

Il conviendrait, en effet, de dire auparavant quelques mots de sa traduction du Morlaque à Venise. Malheureusement, notre connaissance imparfaite du polonais ne nous permet pas de nous étendre longuement. Le vers nous paraît être très harmonieux, mais l'ensemble offre-t-il quelque chose de remarquable? nous ne le savons pas. Toutefois, il est visible qu'à l'inverse de Pouchkine, Mickiewicz suit de très près son modèle; il traduit scrupuleusement, comme on doit traduire la véritable poésie populaire; à moins d'erreur de notre part, sa version est fidèle et, par conséquent, aussi impersonnelle que possible. Il est facile de s'en rendre compte en comparant la prose de Mérimée à celle de Christian Ostrowski, qui a RETRADUIT en français le Morlaque à Venise, dans sa traduction des Œuvres poétiques de son grand compatriote[934].

Un des biographes de Mickiewicz, M. Piotr Chmielowski, affirme que le Morlaque fut mis en vers en 1828[935]. Nous ne savons ni où, ni quand cette traduction fut publiée pour la première fois. Le plus ancien texte que nous en connaissons est de 1844: Morlach w Wenecyi (z serbskiego); il se trouve aux pages 127-129 du tome IV des Pisme Adama Mickiewicza (Poésies), na nowo przejrzane, Paryz, w drukarni Bourgogne et Martinet, przy ulicy Jacob, 30.

Mais revenons à notre poète, autorité en matière de poésie serbo-croate. M. Leger remarque très justement que Pouchkine avait raison de regarder Mickiewicz comme un très grand poète, mais qu'il avait tort de le considérer comme un bon connaisseur de la poésie serbe. Toutefois, M. Leger se trompe quand il dit que «Mickiewicz ignora toujours la réponse de Mérimée à Pouchkine» et qu'il ne sut jamais qui était le véritable auteur du Morlaque[936]. S'il est vrai que dans une édition de ses œuvres publiée à Varsovie en 1858 (trois ans après la mort de l'auteur), le Morlaque à Venise figure encore comme une pièce «traduite du serbe», il est également vrai que, dès 1841, le poète polonais avait parlé de la Guzla comme d'un ouvrage apocryphe. C'est de cette appréciation que nous voulons dire quelques mots.

* * * * *

Par un arrêté ministériel du 8 septembre 1840, Mickiewicz fut nommé chargé de cours au Collège de France. Qu'on nous pardonne un léger détour; cela nous permettra de mieux comprendre à quel étrange professeur avaient affaire les auditeurs du Collège de France, combien il s'entendait aux matières dont il traitait et combien peu il s'en souciait. Il habitait depuis dix ans Paris, mais occupait au moment de cette nomination la chaire de littérature latine à l'Académie de Lausanne. Ses amis français, notamment Paul Foucher (beau-frère de Victor Hugo), avaient organisé une véritable campagne en sa faveur auprès de Victor Cousin, alors ministre de l'Instruction publique. À la suite de ces démarches, une chaire des langues et des littératures slaves fut créée à Paris, la première de ce genre en Europe. Dans l'exposé des motifs du projet de loi pour cette création, présenté à la Chambre des députés, le ministre disait:

Les poésies primitives marquées de la grandeur et de la naïveté des mœurs héroïques, des épopées, des odes, des pièces de théâtre… un passé plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade, Étienne Batory (sic), Sobieski, Pierre Ier, tout cela formerait la matière d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le Collège de France[937].

Le 22 décembre 1840, le poète ouvrit son cours avec un certain éclat. La salle était beaucoup trop petite pour contenir les auditeurs. Comme aux cours de Michelet et de Quinet, les notabilités littéraires se donnaient à l'envi rendez-vous à celui de Mickiewicz; J.-J. Ampère, professeur des littératures du Nord, à peine descendu de sa chaire, venait à son tour, bénévole auditeur, s'asseoir parmi ses élèves, et «prodiguer à son successeur les témoignages d'une sincère et non-équivoque admiration[938]»; Montalembert, M. de Salvandy, Michelet, Sainte-Beuve, George Sand, tels étaient les personnages qui venaient «s'emparer, au nom de la civilisation, de ce nouvel hémisphère de la pensée que le savant polonais était chargé de lui découvrir[939]». Dans un de ces élégants portraits qu'a tracés Louis de Loménie, on retrouve une page excellente relative à ce sujet:

La diction de M. Mickiewicz, bien que difficile et hésitante, n'en a pas moins un charme extrême: d'abord elle est très nette, très claire, très pure, quoique originale dans son étrangeté. Le mot arrive lentement, mais il arrive. Il y a surtout quelque chose de singulièrement attrayant à entendre ces vieux chants polonais, russes, bohémiens ou serbes, qui vous arrivent reproduits dans toute leur rudesse et leur simplicité homérique, à travers une parole étrange, cadencée, abrupte et pittoresque. La personne même du professeur est en harmonie avec son sujet: s'il y a du contemporain dans ce regard profond et dans cette physionomie triste et rêveuse, il y a aussi du vieux Slave dans ces traits anguleux, dans cette bouche proéminente et sillonnée aux deux coins, dans cette voix aux brusques intonations, dans cette figure constamment impassible au milieu de l'hilarité provoquée par telle ou telle naïveté d'un héros bohémien ou russe du Xe siècle… Comme il faut toujours un peu de critique, je dirai que le professeur me semble se perdre un peu dans les innombrables détails de son sujet… Dans ce champ si vaste des littératures slaves, il me paraît glaner çà et là, à l'aventure; l'auditeur aurait besoin, pour se retrouver, d'un fil d'Ariane; un peu plus de méthode ne nuirait pas, à mon avis, et l'on se prend parfois à regretter ces vues larges, ce coup d'œil synthétique des premières leçons[940].