Dans son recueil des Pièces intéressantes et peu connues (Bruxelles, 1784-1785), il donna toute une série d’anciennes romances et contes qui témoignent une certaine connaissance des recueils anglais qu’il avait voulu imiter. C’est ainsi que, dans une note, il reconnaît avoir emprunté à «un historien anglais» la Rosamonde, romance galante et tragique, l’une des plus connues des Reliques de Percy[254]. D’ailleurs, il précisa ses intentions dans une intéressante introduction:
Pourquoi, dit-il, avons-nous si peu ou, pour mieux dire, presque pas, de ces anciennes romances historiques, tragiques ou intéressantes, à quelques égards que ce soit, tandis que les Espagnols, les Anglais, les Allemands, etc., en ont des recueils qui se font toujours lire avec d’autant plus de plaisir, qu’en rappelant plus ou moins bien à la mémoire des événements faits pour occuper ou le cœur ou l’esprit, elles ont de plus le mérite de peindre les mœurs anciennes, toujours faites, soit pour nous amuser, soit pour nous instruire agréablement?
Le prodigieux succès de la romance de Marlborough pourrait seul en donner la preuve, si l’empressement avec lequel nous nous hâtons de transporter les romances étrangères dans notre langue était aujourd’hui moins connu.
Le Français a pourtant chanté dans tous les temps!… Mais dût cette frivolité dont on l’a si souvent accusé, et son goût pour le changement, lui avoir fait négliger et, par degrés, totalement oublier les anciennes chansons de nos aïeux, il n’est pas moins étonnant qu’il s’en trouve si peu de vestiges dans les anciens recueils, où presque tous les genres de poésies qui furent jadis à la mode se trouvent, soit en totalité, soit en partie, conservés jusqu’à nos jours.
Dira-t-on que nos fabliaux (dont M. Legrand vient de nous donner un choix qui lui fait tant d’honneur) n’étaient en effet que des romances chantées par les ménétriers, et dont les airs, probablement peu faits pour en perpétuer la mémoire, sont, ainsi que ces petits poèmes, insensiblement tombés dans l’oubli?… Le contraire se prouve par les chansons amoureuses de Thibaut, comte de Champagne, d’Enguerrand de Coucy et autres, dont les airs ont passé jusqu’à nous, ainsi que leurs chansons.
En attendant que cette question, faite pour inviter quelque plume plus exercée dans ce genre que celle de l’éditeur, soit décidée, il fera des vœux pour que les littérateurs et les amateurs des anciennes romances répandues, ne dût-ce être que parmi le peuple de nos différentes provinces, les communiquent au public, ainsi qu’il en donne l’exemple en insérant celle qui suit dans un recueil, dont le but est de rassembler les parties ou négligées ou presque oubliées servant à l’histoire ou aux belles-lettres de la nation[255].
Le spécimen inséré était une «ancienne romance picarde», le Comte Orry et les nonnes de Farmoutier:
Le comte Orry disait, pour s’égayer,
Qu’il voulait prendre le couvent de Farmoutier,
Pour plaire aux nonnes et pour les désennuyer, etc.[256].
Dans une note, l’éditeur reconnaissait qu’ «il ne restait de cette romance, que l’on croit du XIVe ou du XVe siècle, que quelques fragments, dont la singularité a paru assez piquante, pour engager M. D. L. P. à tenter d’en remplir les lacunes et d’en rajeunir à peu près le langage. Il a cru même devoir en conserver l’air sur lequel il a autrefois entendu chanter et danser ces mêmes fragments, dans la Picardie[257]».—Et il insérait une pièce en plus, le Convoi du Duc de Guise, «romance ou chanson des rues».
Un autre amateur de la ballade britannique essayait vers la même époque d’en transplanter quelques-unes en France. Ce n’était autre que Florian. Il traduisit le Vieux Robin Gray de lady Lindsay; cette charmante ballade d’origine récente et nullement campagnarde était un pastiche adroitement calqué sur un sujet traditionnel et adapté à un vieil air écossais: sous le couvert de l’anonymat, elle passa longtemps pour une ballade populaire authentique[258]. Les paroles de Fiorian furent mises en musique par Martini, l’auteur de Plaisir d’Amour; cette traduction obtint un grand succès en France. En 1816, Mme Charles la chantait à Lamartine, et le poète du Lac, trente ans plus tard, déclarait dans une page de Raphaël qu’il ne pouvait entendre sans pleurer les vers de cette touchante ballade: