Quand les moutons sont dans la bergerie,
Quand le sommeil aux humains est si doux,
Je pleure, hélas! les chagrins de ma vie,
Et près de moi dort mon vieil époux[259].

Pardonnons à Florian d’avoir cru l’embellir en éliminant de parti-pris ce qui en faisait la «couleur locale» et la valeur expressive. (L’original, par exemple, porte «ronfle» au lieu de «dort».) Faisons-lui plutôt honneur d’avoir été l’un des premiers et l’un des rares qui surent comprendre au XVIIIe siècle le charme de ce genre naïf.

Mais le Français qui le premier exprima des idées claires sur la ballade anglaise et prononça le nom de Percy, ce fut Albin-Joseph-Ulpien Hennet, l’auteur de la Poétique anglaise (Paris, 1806, 3 vol.). «Les Anglais nomment ballade ce que nous appelons romance: c’est le récit, mis en chanson, d’une aventure amoureuse et triste. La ballade a, chez eux, un style plus simple, plus naturel, une couleur plus sombre; il s’y mêle quelquefois des esprits, des revenants, etc.»

Telle est la définition de la ballade anglaise que donna Hennet dans son ouvrage où se trouvait un chapitre spécial consacré à ce genre de poèmes[260]. Il cita comme des plus fameuses: la Chasse dans les monts Cheviot et les Enfants dans la forêt, sans oublier les ballades qui célèbrent les exploits de Robin Hood, Gilderoy et Adam Bell; il en loua surtout la simplicité de la forme et déclara qu’elles avaient toujours beaucoup de succès auprès du public anglais, et qu’on les récitait encore dans les rues de Londres. «Percy, disait-il en terminant, a recherché toutes les anciennes ballades anglaises, écossaises et irlandaises et, en rajeunissant le style, en a fait un recueil.»

L'année suivante, le Conservateur[261] et le Magasin encyclopédique[262] saluèrent l’apparition d’une nouvelle édition des Reliques of Ancient English Poetry, augmentées cette fois d’un quatrième volume.

En 1808, les Archives littéraires de l’Europe donnèrent pour la première fois en France, à ce qu’il paraît, la traduction intégrale d’un morceau des Reliques. C’était l’histoire de Christabelle et Sir Cauline. «Nous avons cru, disait son traducteur, que cette ballade pourrait intéresser, même aujourd’hui, par la noble simplicité et la naïveté touchante qui y régnent[263].»—Notons encore, en passant, une «Lettre de M. Charles Villers à M. Millin, sur un Recueil d’anciennes poésies allemandes», publiée en tête du cahier de septembre 1810, du Magazin encyclopédique.

Nous voici arrivés à un ouvrage qui sous bien des rapports eut une importance capitale: cette importance il aurait pu l’avoir également pour la poésie populaire si son auteur l’eût aimée davantage. En 1810, Mme de Staël fit imprimer la première édition de ce livre si retentissant De l’Allemagne, auquel il nous faut presque toujours remonter quand il s’agit du romantisme. Il va sans dire qu’elle y consacra une large place aux «romances» de Bürger, de Goethe et de Schiller. Elle en fit un grand éloge et ces louanges ainsi données firent que Millevoye, Victor Hugo et Émile Deschamps composèrent des ballades[264]. Mais Mme de Staël ne se prit jamais d’enthousiasme pour la poésie populaire d’où la «romance» littéraire était cependant sortie. «Il y a des improvisateurs parmi les Dalmates, disait-elle dédaigneusement, les sauvages en ont aussi[265].» Aussi ne consacra-t-elle au recueil de Herder que ces quelques lignes assez froides:

Herder a publié un recueil intitulé Chansons populaires; ce recueil contient les romances et les poésies détachées où sont empreints le caractère national et l’imagination des peuples. On y peut étudier la poésie naturelle, celle qui précède les lumières. La littérature cultivée devient si promptement factice, qu’il est bon de retourner quelquefois à l’origine de toute poésie, c’est-à-dire à l’impression de la nature sur l’homme, avant qu’il eût analysé l’univers et lui-même. La flexibilité de l’allemand permet seule peut-être de traduire ces naïvetés du langage de chaque pays, sans lesquelles on ne reçoit aucune impression des poésies populaires; les mots, dans ces poèmes, ont par eux-mêmes une certaine grâce qui nous émeut comme une fleur que nous avons vue, comme un air que nous avons entendu dans notre enfance: ces impressions singulières contiennent non seulement les secrets de l’art, mais ceux de l’âme où l’art les a puisés. Les Allemands, en littérature, analysent jusqu’à l’extrémité des sensations, jusqu’à ces nuances délicates qui se refusent à la parole, et l’on pourrait leur reprocher de s’attacher trop en tout genre à faire comprendre l’inexprimable[266].

Puis, elle passa aux autres ouvrages de Herder qui l’intéressaient davantage. Henri Heine, qui entreprit plus tard de compléter, dans un nouveau livre De l’Allemagne, les informations littéraires de Mme de Staël, reprocha vivement à son illustre devancière d’avoir si peu parlé de la poésie populaire et du culte qu’ont les Allemands pour ce genre[267].

Les Espagnols, les premiers, eurent les honneurs d’une traduction de leurs poésies nationales en français: au mois de juillet 1783, la Bibliothèque universelle des Romans avait publié un choix de romances relatives au Cid, choix qui aurait dû beaucoup intéresser les admirateurs toujours nombreux de Corneille. Mais cette traduction passa presque inaperçue, et l’Espagne attendit le jour où, mieux connue, elle serait plus justement estimée. Les guerres de Napoléon d’abord, et plus tard le succès du Dernier des Abencérages et de Don Juan vont contribuer puissamment à remettre en faveur le pays de Gil Blas.