Il faut signaler aussi l’uniformité de style et de langue qui caractérise les ballades serbes. En effet, si l’on compare les pièces toutes récentes avec les plus anciennes, rien, sinon l’incident qui en forme le fond, ne nous avertit qu’il y a entre elles un intervalle de plusieurs siècles. Conservées uniquement par la tradition orale, les piesmas ont dû subir au cours des temps de très importantes modifications, surtout dans la forme[319].

Les piesmas héroïques se répartissent, au point de vue de l’histoire, en quatre grandes époques.

À la première appartiennent les poèmes qui renferment quelques souvenirs des traditions mythologiques ou des coutumes primitives, souvenirs que met en lumière la comparaison qu’on en peut faire avec les chansons des autres peuples slaves ou avec les légendes communes à tous les peuples indo-européens; presque toujours ces anciens motifs ne sont arrivés jusqu’à nous que mêlés à des documents beaucoup plus récents; les croyances païennes se sont altérées sous l’influence du Christianisme; quelquefois la couleur, les noms sont chrétiens, et le fond du récit est païen. Telles sont les chansons où apparaissent les vilas[320], les dragons, les monstres à trois têtes; celles qui racontent des aventures miraculeuses, les légendes chrétiennes populaires: le Serpent marié, Momir l’enfant trouvé (histoire d’Œdipe), la Tzarine Militza et le dragon de Iastré-batz, Marie aux enfers et quelques autres. Il convient de rapprocher de ces chansons les légendes et les contes en prose, dont Vouk Karadjitch donna également un recueil[321].

Avec la seconde période, nous entrons dans le domaine de l’histoire; on range dans cette catégorie les piesmas relatives aux anciens rois serbes, à la dynastie des Némagnas. Nous n’en connaissons qu’un assez petit nombre, mais elles ont été, sans doute, autrefois beaucoup plus répandues; puis sont survenus des événements qui ont plus vivement frappé l’imagination populaire et les ont fait en grande partie oublier.

Le troisième cycle, le plus important de tous, renferme les chansons qu’ont inspirées les luttes des chrétiens et des Turcs, la bataille de Kossovo (1389), les exploits de Marko Kraliévitch, des heyduques et des uscoques[322]. C’est là qu’est le centre de l’épopée nationale.

La gloire de Marko[323] a dépassé les frontières de la Serbie; il est devenu le héros national des Bulgares, et, depuis des siècles, les Serbo-Croates du littoral adriatique, les Croates et même les Slovènes connaissent et célèbrent ses exploits. Ce développement de l’épopée s’explique tout naturellement par l’importance même des événements: la lutte séculaire avec les Turcs, en réclamant toutes les forces nationales, a perpétué les traditions de l’ancienne indépendance et préparé la nouvelle liberté. Rien de plus simple, par conséquent, que l’intérêt, la passion que ces combats ont éveillés chez le peuple et les chanteurs.

Les dernières courses des heyduques et des uscoques nous amènent enfin à la dernière période, aux chansons qui nous disent les exploits de Kara-Georges et de ses compagnons, la lutte pour l’affranchissement (1804-1816), les guerres turco-monténégrines[324].

En 1833, époque où Karadjitch écrivait sa célèbre préface, c’est à peine s’il y avait une seule maison bosniaque, herzégovinienne ou monténégrine où l’on ne trouvât pas les gouslé, qui ne manquaient jamais même dans les stations des pâtres. Aujourd’hui, elles se font rares; les chants héroïques de composition récente sont du verbiage démagogique, et il est très douteux que cette poésie renaisse jamais. Heureusement on la fixa par écrit à l’époque où elle florissait encore.

Dès que parut le premier volume des Chants populaires serbes (1814), il fut présenté au public allemand par Barthélémy Kopitar et par Jakob Grimm[325]. Le grand philologue allemand traduisit aussi dix-neuf poésies héroïques et lyriques serbes et recommanda à ses compatriotes l’étude de la langue de ce pays, afin de goûter la saveur des chants originaux[326]. «Ces chansons serbes, disait-il, n’ont pas été copiées sur des manuscrits poudreux, elles ont été recueillies toutes chaudes de la bouche du peuple; peut-être n’avaient-elles jamais été écrites auparavant; dans ce sens, ce ne sont pas des œuvres anciennes, mais elles n’en méritent pas moins d’être comparées aux textes les plus anciens: quelques-unes célèbrent des événements qui se sont accomplis il y a vingt ans à peine, et on ne peut reconnaître aucune différence de style ou de manière entre elles et les poésies qui s’inspirent des souvenirs les plus lointains, des traditions presque incertaines et des légendes primitives[327].» Et, tout plein d’enthousiasme, Jakob Grimm écrivait à ses amis: «Imaginez-vous qu’on a publié jusqu’à ce jour trois gros volumes de ces chants parmi lesquels il n’y en a pas un seul de mauvais. Nos poésies allemandes doivent se cacher devant les serbes (müssen sich alle davor verkriechen[328])».

Il faut ajouter qu’une raison spéciale explique cet enthousiasme. On pensait alors que les piesmas devaient résoudre la grande question de l’authenticité des œuvres homériques, posée par Wolf dans son ouvrage Prolegomena ad Homerum (1795). On a cru que les chants serbes fourniraient des preuves indiscutables à la théorie d’après laquelle l’Iliade et l’Odyssée ne furent qu’un assemblage de morceaux originairement distincts, réunis plus tard en un seul corps. On a cherché à voir dans les piesmas une «épopée en formation» et à étudier sur le vif, pour ainsi dire, une des phases par lesquelles la poésie homérique avait dû jadis passer[329].