En 1824, Jakob Grimm publia une traduction de la Grammaire de
Karadjitch, en la faisant précéder d’une très importante préface[330].
C’est à l’aide de cette grammaire que Goethe se mit à étudier le
serbe[331].
Ce fut aussi Jakob Grimm qui introduisit Karadjitch chez Goethe. Le 13 octobre 1823, le littérateur serbe visita Weimar[332]. «Son Excellence M. le comte de Goethe» reçut le «bon Vouk» avec la plus grande cordialité, et dans la première livraison de sa revue Art et Antiquité qui suivit cette visite, il inséra un poème extrait du recueil de Karadjitch, le Partage des Yakchitch[333]; puis, dans les livraisons suivantes, il publia d’autres poésies serbes: la Mort de Marko Kraliévitch, d’après la traduction littérale de Karadjitch[334], la Fondation de Scutari-sur-Boïana, traduite par Jakob Grimm[335], la Maladie du prince Mouïo, traduite par Mlle von Jakob[336] et trois chansons «de femmes», traduites par Wilhelm Gerhard[337],—le même Gerhard qui va rendre en allemand, quelques mois plus tard, la Guzla aussi, «en y retrouvant le mètre de l’original illyrique sous la prose de Mérimée».
Mais ce ne fut pas tout ce que Goethe fit pour les chants serbes. Quand il publia la Fondation de Scutari-sur-Boïana, il écrivit un long article sur la poésie serbe[338]. Et plus tard, il suivit toujours avec le plus grand intérêt tout ce qu’on en publia[339]. Aussi en 1828, quand il consacrera dans sa revue une notice à la Guzla, ce ne seront pas seulement ses sympathies pour Mérimée qui l’inspireront, mais également ses sympathies pour les chants authentiques qu’il connaissait trop bien pour se laisser prendre à la mystification du jeune Parisien, et cela d’autant plus qu’il avait, en quelque sorte, collaboré lui-même à la Guzla, par le crédit qu’il avait donné aux poésies populaires serbes.
Depuis longtemps déjà, disait Goethe, on accorde une grande valeur aux poésies populaires originales, que ces poésies retracent les événements d’un intérêt historique général, ou qu’elles soient consacrées à des scènes domestiques et à des peintures de sentiments. Je ne nierai pas que je suis au nombre de ceux qui ont cherché par tous les moyens à répandre et à favoriser ces études, dont je me suis toujours occupé moi-même avec plaisir; je n’ai pas négligé non plus de temps en temps d’écrire des poésies dans cet esprit et sur ce mode, poésies que je confiais au goût délicat des compositeurs…
Lorsque nous lisons simplement ces poésies, elles ne conservent pour nous de valeur extraordinaire que si notre esprit, notre raison, notre imagination, notre mémoire, se sentent par elles vivement excités, si elles nous présentent une peinture immédiate des traits originaux d'un peuple primitif, si elles nous retracent avec une clarté et une précision parfaites les pays et les mœurs au milieu desquels elles sont nées. Comme ces chants sont presque toujours la peinture d'une époque primitive faite par un siècle plus moderne, nous exigeons que le caractère des temps primitifs ait été conservé par la tradition sinon d'une manière absolue, au moins dans ses parties principales; nous voulons que le style soit en harmonie avec la simplicité des premiers âges, et nous nous plairons par cette raison à une poésie naturelle, sans art, à des rythmes peu compliqués, et même peut-être monotones; tels sont les chants grecs et les chants serbes.
Et dans une de ses conversations recueillies par Eckermann, il s'exprime ainsi au sujet de cette poésie:
«Mais, passons là-dessus et occupons-nous de notre énergique jeune fille de Halle dont l'esprit viril nous introduit dans le monde serbe. Les poésies sont excellentes! Il y en a dans le nombre quelques-unes qui se placent à côté du Cantique des Cantiques, et ce n'est pas là un petit éloge. J'ai terminé mon article sur ces poésies, et il est déjà imprimé.» En disant ces mots, ajoute le «fidèle Eckermann», il me tendit les quatre premières feuilles d'une nouvelle livraison d'Art et Antiquité, où je trouvai cet article[340].
Après de telles louanges, les deux maîtres, le savant et le poète, ne restèrent pas les seuls en Allemagne et en Europe à s'occuper de la poésie populaire serbe. Déjà en 1823, une jeune dame allemande, qui ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit, commença à étudier la langue serbe, traduisit une grande partie du recueil de Karadjitch, et en publia deux volumes, sous les auspices de Goethe[341]. C'était «notre énergique jeune fille de Halle», Mlle von Jakob—mieux connue sous son pseudonyme de Talvj—dont nous avons déjà cité un jugement remarquable sur la poésie serbe[342]. Une foule de traducteurs allemands s’engagèrent à sa suite: Eugène Wesely, K. G. Herloszson, P. von Goetze, W. Gerhard, J. Wenzig, J.N. Vogl, Siegfried Kapper, Ida Düringsfeld, L.A. Frankl, Carl Gröber, le baron Wecker-Gotter, etc. Nous ne nous occuperons pas de la fortune de la poésie populaire serbe en Allemagne; le sujet est admirablement traité par M. Milan Curcin dans une étude que nous avons déjà citée plusieurs fois.
En Angleterre, comme on l’a déjà indiqué, Walter Scott avait mis en vers la Triste ballade de la noble épouse d’Asan-Aga. Quant au recueil de Karadjitch, il fut présenté aux Anglais pour la première fois, paraît-il, en 1821, par un réfugié polonais, K. Lach-Szyrma[343]. Dès que parut la traduction allemande de Mlle von Jakob, deux hommes de lettres londoniens se proposèrent de mettre les chants serbes en vers anglais: J.G. Lockhart, directeur de la Quarterly Review[344] et John Bowring, directeur de la Westminster Review[345]. La traduction de Lockhart fut imprimée, mais ne fut jamais publiée; toutefois on peut lire un long article que lui consacra son propre auteur dans la Quarterly Review du mois de janvier 1827 (pp. 66-80)[346]. Celle de Bowring parut au mois de mars 1827 et eut un certain succès, non seulement en Angleterre, mais aussi en France, comme nous le verrons ailleurs.—Avant de quitter l’Angleterre, il faudrait mentionner aussi les Serbski Pesme (sic); or National Songs of Servia, par Owen Meredith [lord Lytton], publiées à Londres en 1861. Cette traduction, quoique peu fidèle, est une versification vraiment poétique de la traduction française des Poésies populaires serbes par Auguste Dozon (Paris, 1859). Seulement, le poète anglais a oublié d’indiquer sa source.
Quant à la France[347], les publications serbes n’y restèrent inconnues ni du monde scientifique ni du monde littéraire. Dès le mois de mars 1808, le Magazin encyclopédique annonçait de Belgrade qu’on avait imprimé dans cette ville «un almanach pour l’année courante, à l’usage des Serviens, et en langue illyrienne, lequel porte en tête le buste de Czerni-Georges, couronné par la Victoire[348]».