Ensuite, comme nous l’avons vu, Charles Nodier, sans connaître les travaux allemands, avait traduit la Triste ballade de la noble épouse d’Asan-Aga et loué la simplicité classique de la poésie «illyrienne» (1813-1821). Ajoutons qu’un critique anti-romantique dont nous avons déjà parlé, M. Dussault, pensait sans doute à Nodier, quand il attaquait les écrivains qui «vont même jusqu’à prétendre nous faire admirer les plus misérables rapsodies qu’ils découvrent sur les bords de la Baltique, ou de l’Adriatique, ou du détroit de Gibraltar». En réalité, l’article d’où nous tirons cette citation fut écrit en 1815, quelques mois seulement après la réimpression des feuilletons slaves de Nodier, dans les Débats[349].

Au mois d’avril 1819, on parla pour la première fois de Karadjitch en
France. La Revue encyclopédique remarquait qu’il venait de paraître à
Vienne un Dictionnaire de la langue illyrienne ou serbe, par M.
Stéphanowitsch.

Il contient plus de trente mille mots illyriens, y disait-on, usités dans le pays et expliqués en allemand et en latin. Le même auteur a publié, en 1814, une Grammaire illyrienne, la première qui ait été écrite sur cette langue, et une collection de chansons nationales. Comme la langue illyrienne est fort riche en ce genre, cette première collection fut suivie, en 1816, d’une seconde, dans laquelle on trouve aussi dix-sept morceaux de poésie épique. L’ouvrage, commencé par feu le professeur Schloetzer, à Gœttingue, pour faire connaître une langue si peu répandue et pourtant assez bien cultivée, est maintenant continué par M. Stéphanowitsch sur un plan plus étendu[350].

Mais le premier journal qui s’occupa de la collection de chants serbes, paraît avoir été le Globe. Cette publication, dont on connaît le rôle important dans l’histoire du romantisme français, contenait dans son quatrième numéro un article très significatif: une notice sur les Chants populaires des îles de Foeroe[351], où l’on remarquait déjà qu’«en ce moment l’attention des littérateurs de tous les pays se tourne vers l’étude des monuments primitifs et des chants populaires: en France, continuait-on, M. Fauriel pour les Grecs; en Angleterre, Walter Scott pour l’Ecosse; en Allemagne, plusieurs philologues distingués et le grand poète Goethe pour les Serviens, se sont livrés à des travaux qui seront tour à tour l’objet de notre examen, et dont la comparaison peut donner lieu à de curieuses observations sur l’origine et les progrès de la poésie[352]».

Un mois plus tard, le Globe présenta au public français un ouvrage «servien» qui venait de paraître à Bude en Hongrie, ouvrage «intéressant sous plusieurs rapports»: Aventures de Selitsch, archimandrite de Krupa et ex-grand vicaire général des églises orthodoxes d’Orient dans la Dalmatie et aux Bouches de Cattaro. Ce livre est l’autobiographie d’un moine serbe qui, après avoir fait de nombreux voyages, les raconte à «sa nation bien-aimée[353]»; la notice ne nous intéresserait pas si le Globe n’avait particulièrement attiré l’attention sur le point suivant:

Outre le récit des événements de sa vie, le livre de Selitsch est encore remarquable en ce qu’il jette quelque lumière sur l’organisation ecclésiastique et la littérature nationale des Illyriens. Selitsch ne partageait pas le préjugé des moines ses confrères, qui regardent leur langue comme un misérable patois, et dont les plus savants n’écrivent qu’en latin. «Nous avons, dit-il, des poèmes que nous ne savons pas apprécier, et notre langue est une des plus belles du monde; le russe et le polonais en ont pris naissance: mais notre ignorance actuelle est à peine imaginable; les Serviens de l’église d’occident sont moins barbares que nous, mais c’est dommage qu’ils corrompent leur langue par leur commerce avec les Italiens.»

Le 13 novembre 1824, le Globe entreprit la publication d’une série d’articles sur les Poésies nationales des Serviens, dont il ne parut que les deux premiers.

À en croire quelques savants allemands, y disait-on, qui ont pénétré plus avant qu’on ne l’avait fait jusqu’ici dans la littérature slavonne, elle renferme de telles richesses que «l’Europe, à qui elles étaient restées cachées jusqu’à ce jour, sera frappée d’admiration en les voyant»… On en sera surtout redevable à un Servien, M. Wuk Stewanowitsch, dont les solides et importants travaux tendent à la fois à propager la gloire de sa patrie et à y répandre l’instruction et les lumières… Ces publications ont produit une vive impression sur les philologues allemands; on s’est mis avec ardeur à étudier et à traduire ces poésies qui, suivant M. Grimm, le traducteur de la Grammaire servienne, «rappellent à la fois Homère et Ossian, le Tasse et l’Arioste et ces vieilles ballades écossaises et espagnoles si pleines de sensibilité».

Puis, l’auteur indiquait le caractère de la poésie serbe: la force y est mise au premier rang, disait-il. Il parla des chants populaires que «les plus âgés apprennent aux plus jeunes» et que «l’on chante en s’accompagnant d’une sorte de violon, appelé gusla».

Malheureusement, dans la très louable intention de donner à ses lecteurs quelques notions sur la langue «servienne», l’auteur s’adressa à une brochure touffue et confuse: le Discours sur la langue illyrienne ou slavonne et sut le caractère des peuples habitant la côte orientale du golf adriatique, par M. le chevalier Bernardini, Dalmate, ancien officier supérieur de la marine (Paris, 1823[354]). L’ardeur patriotique du chevalier Bernardini réussit à convaincre le Globe «qu’il faut se rappeler que le servien est le dialecte le plus pur de cette langue slave, qui s’étend depuis l’Adriatique jusqu’aux extrémités du nord et jusqu’à la Chine, et dont le russe, le polonais et le bohémien sont considérés eux-mêmes comme des dialectes. Au nord, disait-il ensuite, cette langue s’est altérée et transformée peu à peu: au midi, elle est restée stationnaire comme la vie des peuples qui la parlent».