Dans le second article (20 novembre), l’auteur se perdit complètement au milieu des divagations de l’officier dalmate, et «la suite à un prochain numéro» ne fut jamais publiée. Ce premier essai échoua, on le voit, et les choses en restèrent pour le moment où Nodier les avait laissées.
En 1825, Mme E. Panckoucke traduisit la Complainte de la noble femme d’Asan Aga dans les Poésies de Goethe[355]. La traduction, quoique très gauche, fut assez lue et connue. En 1834, Mme Élise Voïart s’abstint de donner cette ballade dans ses Chants populaires des Serviens, à cause de cette traduction antérieure qu’elle jugeait faite «avec infiniment de grâce[356]».
Cette même année 1825, l’érudit Depping, qui avait déjà parlé de la Grammaire de Vouk dans le Bulletin des sciences historiques, rédigé par MM. Champollion[357], consacra dans le même journal une notice, assez froide, aux Chants populaires serbes, comme il convenait à un journal tel que le Bulletin des sciences historiques.
Les Serviens, disait-il, ont une foule de chansons nationales qui n’avaient jamais été recueillies, et dont un grand nombre n’avait peut-être jamais été mis par écrit, lorsque le savant servien Wuk eut l’heureuse idée d’en faire un recueil qu’il a porté en Allemagne et qui y a été publié. C’est une nouveauté intéressante qui nous fait connaître la poésie d’un peuple dont la littérature, à la vérité peu riche, existait à l’insu de l’Europe. La première partie du recueil contient des centaines de petites pièces de vers, que l’auteur appelle chansons féminines, parce que les femmes en composent et chantent beaucoup dans leur ménage. Ces pièces sont faites sans art, la plupart en vers blancs, et peut-être improvisées; elles sont généralement médiocres sous le rapport de la poésie. Il y en a sur toutes sortes de sujets, sur l’amour, sur la moisson, sur les fêtes du pays; on y trouve même des chansons magiques pour obtenir de la pluie, que chantent les jeunes filles en parcourant les villages. Par-ci, par-là, on trouve des pensées d’un naturel agréable ou des comparaisons originales ou singulières. Les deux autres parties contiennent les chansons héroïques qui abondent chez ce peuple belliqueux. Ce sont des vers monotones, où les mêmes épithètes et les mêmes formules reviennent sans cesse. Quelquefois les aventures qu’elles chantent ont de l’intérêt. Le héros favori des Serviens, Marko, fils d’un roi, y joue un grand rôle. Les batailles y sont peintes avec une sorte de prédilection, surtout celle de 1389 qui ôta l’indépendance à la Servie[358].
Le même Bulletin des sciences historiques, que recevaient certainement Fauriel et Ampère, tous deux amis de Mérimée, publia encore, l’année suivante, deux notices sur la poésie serbe. Dans la première[359], extraite du journal russe Syn otétchestva[360], on reprochait à Vouk d’avoir «cru bien faire d’introduire de nouvelles lettres ainsi qu’une orthographe tout à fait barbare chez les Slaves». Dans la seconde[361], on parlait des Volkslieder der Serben, disant que «la littérature allemande fait une très bonne acquisition dans cet ouvrage».
En 1826, l’intérêt pour la «Muse servienne que Goethe avait rendue célèbre», ne fera qu’augmenter. Le baron d’Eckstein, directeur du Catholique, publia dans sa revue deux longs articles sur les Chants du peuple serbe, en donna quelques extraits (d’après la traduction de Mlle von Jakob) et fit une excellente analyse de la ballade des Noces de Maxime Tsernoyévitch[362]. Ces articles ont plus de valeur qu’on ne leur en a reconnu, mais, malheureusement, la suite qu’en avait promise M. d’Eckstein[363] ne parut jamais.
D’abord, et ceci est très remarquable, disait-il, les chants lyriques et les récits épiques des Slaves diffèrent entièrement de la poésie native des nations de la Germanie. Chez les Serbes on ne rencontre aucun de ces traits caractéristiques des sentiments, des impressions, des actions que chantent ou racontent les ballades et les romances des Allemands, des Suédois, des Anglais, des Écossais. Il y a une noblesse plus élevée, plus de grâce et de pureté, une manière de s’exprimer plus délicate et mieux choisie dans les poésies natives des Bosniens et des Dalmates: mais plus d’originalité, un intérêt plus varié, plus dramatique et plus soutenu, et, nous devons ajouter aussi, un plus riche développement des diverses conditions de l’existence sociale, même dans son état de barbarie, distinguent les chants populaires propres aux nations germaines.
La piété des Serbes a quelque chose d’infiniment touchant, un goût, un parfum, pour ainsi dire, d’innocence dans son expression lyrique: mais elle est uniformément ascétique et monacale. Les pensées et les actions pieuses, exprimées dans les ballades et dans les romances chantées jadis sur les frontières de l’Ecosse, ou sur les bords du Rhin, ne portent pas ce caractère de dévotion, mais dénotent une vie active, même au sein d’occupations religieuses. Il y est souvent question de vocations forcées, d’événements graves et tragiques qui en furent la suite, d’une lutte entre les hommes armés de la lance et les hommes qui portaient la croix; rien de semblable parmi les Serbes. La femme y obéit à ses parents, le moine ne contrarie pas le chef de la tribu; il reçoit ses dons, mais il tremble devant sa violence et ne prétend pas l’assujettir à sa domination.
Ce n’est pas que les traits généraux, propres à la nature humaine et la vérité de sentiment, ne se retrouvent dans les poésies des peuples dont nous parlons: mais leur expression est essentiellement différente. Il y a des actes de grossièreté, de rudesse, de violence, racontés dans les chants des Serbes comme dans ceux des Germains: mais toujours, chez les premiers, les récits de ces faits sont relevés par la noblesse et la dignité du style, tandis que, chez les autres, leur expression âpre et sauvage n’est jamais adoucie. Sous ce rapport, à en juger par les poèmes des Serbes, la culture de l’esprit paraît généralement plus avancée parmi les Slaves que chez les peuples de la Germanie. Cette observation, bien entendu, ne porte nullement sur la civilisation, sur la littérature et sur les arts; car, si nous comparons l’état de ceux-ci avec les progrès faits à cet égard par les nations allemandes, les arts paraissent dans l’enfance chez tous les Slaves, et particulièrement chez les Serbes. Mais il s’agit d’une manière générale d’être, de se mouvoir, de sentir, propre à la masse des peuples ainsi comparés[364].
À Strasbourg, la Bibliothèque allemande (plus tard Revue
germanique), journal de littérature, publié par MM. H. Barthélémy et G.
Silbermann, consacrait également une notice à la traduction de Mlle von
Jakob (juin 1826).