Ce recueil a dissipé l’obscurité qui régnait en Allemagne, y disait-on, sur la nation des Serves (sic), en montrant que, malgré le joug des tyrans qui oppriment cette peuplade antique, et malgré l’état sauvage auquel un despotisme barbare l’a réduite, elle a toujours conservé l’amour de la poésie, et qu’elle aime retracer dans ses chants le souvenir des hauts faits de ses ancêtres. Ce peuple est doué d’une grande force d’imagination, de beaucoup de jugement; il chérit avec enthousiasme la gloire que ses anciens héros se sont acquise. La douceur des sentiments qui règne dans sa poésie et qui approche de la mélancolie, ne doit pas sembler étrange, si l’on se rappelle qu’il appartient à la grande famille des Slaves, dont toutes les compositions ont toujours respiré la mollesse, dans la musique comme dans les paroles.
Les chants publiés par Talvj ne sont pas le fruit de la méditation: une improvisation naturelle qui les a créés; conservés par les traditions, ils ont peut-être subi plusieurs changements, qui dépendaient du caractère de ceux qui les chantaient. Les petits cantiques retentissent encore dans les réunions des filles occupées de leurs travaux; elles y ajoutent des vers où elles expriment leurs plaintes amoureuses, leurs plaisirs et les sentiments divers qui les dominent. Les morceaux plus étendus, qui retracent des traditions historiques, sont chantés par les hommes assemblés en festins; ils contiennent jusqu’à deux cents vers[365].
La poésie est une fidèle image du caractère national des peuples parvenus à un certain degré de civilisation, quand l’individualité n’est pas encore confondue avec les formes abstraites de la pensée. Les chants des Serviens peignent particulièrement les plaisirs qui sont le prix de la valeur et de la victoire; on y trouve des sentiments nobles et généreux; des traits de barbarie et même de perfidie. On y voit le goût des vengeances particulières, et, surtout, des idées singulières de l’honneur et des convenances sociales. Quelques morceaux sont consacrés à chanter des sujets religieux, tels que des conversions à l’islamisme; l’amitié y est peinte sous des couleurs vives et fortement tracées, et l’amour mieux célébré qu’on ne devait l’espérer chez un peuple qui n’accorde que peu de droits aux femmes; les poésies de cette nation diffèrent de celles des autres peuples slaves, en ce qu’elles ne donnent pas la préférence à la couleur nationale, mais bien à la blancheur de la peau (sic)[366].
Trois mois plus tard, le Globe parla de la revue strasbourgeoise et lui reprocha d’avoir trop sommairement présenté les ballades serbes:
Cette livraison peut nous fournir quelques nouvelles littéraires de l’Allemagne… La première partie d’une traduction des Chants populaires des Serviens a paru à Halle. On l’attribue à Mlle de Jacob, fille du conseiller d’État et professeur de Jacob. Ce n’est que depuis peu d’années que l’on s’occupe en Allemagne de la littérature des Serbes. Le célèbre Herder, dans son recueil de Chants populaires (1777), et Goethe, par son imitation de Asan-Aga, ont les premiers fixé les regards sur le génie poétique de cette tribu de la grande famille des Slaves. Plus récemment, un Servien, M. Wuk Stephanowitsch, s’est livré avec une ardeur admirable à de grandes recherches et à de sérieux travaux d’érudition. Son recueil des chants populaires des Serbes parut en 1814 en deux volumes. Une traduction en vers métriques de toutes les poésies qu’il renferme a, dit-on, été envoyée à Goethe, qui s’est chargé de la revoir et de la publier. En attendant, M. Kopitar, savant établi à Vienne, et les frères Grimm ont fait paraître des traductions partielles. Nous regrettons que les auteurs de la Bibliothèque allemande n’aient rien à nous dire de la traduction nouvelle sinon qu’elle est très agréable à la lecture et qu’elle paraît très fidèle. C’était le cas de citer et d’imiter M. d’Eckstein qui a enrichi de ces morceaux plusieurs numéros de son Catholique. Pourquoi ne nous traduisent-ils pas en partie le Précis historique sur les Serviens que Mlle de Jacob a placé en tête de sa collection et qui, de leur aveu, est clair et suffisamment détaillé[367]?
En même temps, la Revue encyclopédique publiait un avertissement sur la traduction allemande des Chansons nuptiales serbes, faite par Eugène Wesely[368], et sur les Nékoliké piesnitsé («Quelques chansons») du poète serbe Siméon Miloutinovitch, qui avait profité de cet enthousiasme serbophile pour obtenir de Goethe un article sur ses inintelligibles improvisations auxquelles on accordait un certain crédit presque jusqu’à nos jours[369].
On s’est pris en Allemagne, disait la revue, d’une belle passion pour la littérature poétique des Serviens, que l’on connaît seulement depuis quelques années… Il est pourtant de fait que les chansons serviennes sont généralement pauvres de poésie et d’invention. Souvent elles se réduisent à de simples pensées, à des réflexions communes et aux événements vulgaires de la vie (sic). Il y en a que les femmes chantent en filant et qu’elles composent elles-mêmes, en vaquant à leurs travaux. Les chansons d’amour ne sont guère plus remarquables. Il n’y a que les chansons héroïques qui, conservant l’empreinte du caractère belliqueux de la nation, ou se rapportant à des événements historiques, présentent un intérêt particulier. On cite un rapsode aveugle, nommé Philippe, qui improvisait des chants guerriers, même de plusieurs centaines de vers. Il se peut, au reste, que cette poésie servienne gagne dans la langue originale, par la naïveté ou l’originalité de l’expression; mais toujours est-il vrai que, dans les traductions allemandes, elle a très peu de couleurs et de traits piquants[370].
On y parlait ensuite des Nékoliké piesnitsé de Miloutinovitch, «homme d’un esprit cultivé», et l’on terminait en disant quelques mots de la Danitsa («Étoile du matin»), almanach serbe publié par Karadjitch.
Quelques mois plus tard, la même Revue encyclopédique donna une notice de J.-H. Schnitzler sur la traduction de Talvj. Le critique se contenta de résumer l’introduction des Volkslieder der Serbe[371].
Au moment même où Mérimée préparait sa mystification, la poésie «illyrique» avait une telle vogue que le Journal de la littérature étrangère inséra pendant l’année 1827 quatre notices relatives à ce sujet[372]. Pour mieux comprendre combien ces notices sont significatives, il faut se dire qu’à l’heure actuelle bien des années ont passé depuis que les publications françaises ne parlent plus des lettres serbes: chose plus étonnante encore si l’on songe que c’est précisément l’influence française qui a opéré récemment une vraie révolution littéraire en Serbie, et qui donne la direction à la littérature serbe contemporaine, surtout à la poésie et à la critique.