Au moment où la Guzla sortait des presses, Mme Louise Sw. Belloc, traductrice de Thomas Moore, rédigeait en français une traduction d’un certain nombre de chants serbes. Déjà au mois de juin, présentant au public la Servian Popular Poetry de John Bowring, elle déclarait dans la Revue encyclopédique: «On pourra bientôt juger en France du mérite de ces chants serbes, dont la traduction s’imprime et paraîtra incessamment, avec des notes et des éclaircissements indispensables pour bien saisir l’ensemble et les détails d’une poésie tout à fait populaire, née des besoins d’un peuple sur lequel nous avons eu jusqu’à présent si peu de notions, et empreinte de mœurs et d'habitudes que nous connaissons à peine[373].

Mais cet ouvrage ne parut jamais, sans doute parce qu’on le jugea inutile après la Guzla[374].

§ 6

LES MYSTIFICATEURS LITTĖRAIRES

MM. Paul Reboux et Charles Müller firent paraître, il y a quelque temps, un livre qui obtint le plus légitime des succès. Leur livre À la manière de… est un recueil de pastiches. Il en est d’amusants: d’autres nous apparaissent ironiques, tous sont pleins d’esprit. Tour à tour, les auteurs pastichent Mme de Noailles, Maurice Mæterlinck, de Heredia, Shakespeare, La Rochefoucauldt, Huysmans, Conan Doyle. Ce livre est, dans son genre, un chef-d’œuvre, c’est aussi un tour de force.

Mais dans l’esprit des auteurs, il n’y eut jamais l’intention de provoquer de la confusion. Il ne s’agit pas là de mystification.

La mystification littéraire a souvent été employée, presque toujours avec succès. Elle est, du reste, aussi ancienne que les lettres elles-mêmes[375].

Ainsi, dès que la vieille ballade commença à rentrer en faveur auprès du public, il se trouva des imposteurs qui, comptant sur la crédulité publique, en offrirent des contrefaçons. L’époque de Percy produisit les pastiches de Chatterton (1778). Le succès du recueil de sir Walter Scott engagea le révérend R.S. Hawker à composer sa fameuse ballade de Trelawny, mystification à laquelle Scott lui-même se laissa prendre ainsi que Macaulay et Charles Dickens[376]. Le renom que s’étaient attiré les collectionneurs allemands excita l’émulation du poète tchèque Vaclav Hanka (1791-1861), qui fit paraître en 1818, sous le nom de Kralodvorsky rukopis, un recueil d’anciens poèmes épiques et lyriques qu’il déclarait avoir découverts, l’année précédente, dans la petite ville de Kralove Dvor (Königinhof) en Bohème; ce recueil fut accueilli dans tous les pays slaves avec un grand enthousiasme, mais l’authenticité en paraît aujourd’hui des plus contestables—ce qui n’empêcha pas celui qui si habilement l’avait fabriqué de toutes pièces, d’être élu député, nommé docent de langues slaves à l’université de Prague (1848), fait lauréat de l’Académie impériale de Pétersbourg, créé chevalier des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Vladimir de Russie, et d’avoir enfin un monument après sa mort[377].

De même, une bande d’imposteurs bulgares, jalouse de la célébrité de Vouk St. Karadjitch, lança vers 1860 à travers les pays balkaniques un prétendu Veda Slave, sous les auspices d’un nommé Verkovitch. Ce livre fit bien des dupes à Sofia, à Belgrade, à Prague, à Saint-Pétersbourg et même à Paris où, après qu’il eut provoqué l’admiration du Collège de France, il en parut une traduction chez le respectable éditeur Ernest Leroux[378].

Dès 1787, la France eut en la personne d’un de ses poètes un mystificateur qui ne le cède en rien à Macpherson. Chose curieuse, ce fut le plus brillant représentant de la poésie érotique au XVIIIe siècle qui composa le premier recueil français du folklore fantaisiste. Ėvariste Parny, né, comme on le sait, à l’île Bourbon, publia en 1787 ses Chansons madégasses, prétendue traduction de poésies populaires des Malgaches. Plus d’un lecteur se laissa mystifier par ces Chansons, et en particulier Herder qui, après les avoir traduites en allemand, en inséra quelques-unes dans ses Volkslieder. Ce n’est qu’en 1844 que Sainte-Beuve dévoila la supercherie qui accompagnait ce «choix agréable[379]».