Dans sa lettre à Sobolevsky, du 18 janvier 1835[444], Mérimée raconte que, «en cette même année 1827» où la «couleur locale» faisait fureur, il projeta, avec un ami qu'il ne nomme pas, la fameuse excursion d'Italie et d'Illyrie, dont il proposa alors d'écrire par avance la relation. Nous savons par la préface de l'édition Charpentier in-18, que cet ami était J.J. Ampère. «Je demandai pour ma part, dit Mérimée, à colliger les poésies populaires et à les traduire; on me mit au défi; et le lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions.»
Tout en admirant la belle impertinence du spirituel écrivain, il ne faut pas accorder à son récit une entière confiance. Mérimée, c'est trop évident, se donne une attitude; ce n'est qu'un jeu d'écrire la Guzla; il le fait pour relever un défi. Combien est différent le ton du passage où, dans la préface de la seconde édition, il rapporte à peu près la même histoire: non seulement on ne le mit nullement au défi, mais c'est en rechignant—autre affectation—qu'il se vit infliger par son ami Ampère cet étrange métier de collectionner des ballades.
Où est la vérité? Probablement ni dans l'une ni dans l'autre de ces déclarations. On sait assez que la sincérité n'est pas la qualité la plus éminente de Mérimée; il la considérait comme une faiblesse. Ainsi vaut-il mieux croire que s'il en vint à composer la Guzla ce fut tout simplement parce qu'il eut idée de faire par anticipation ce voyage qu'il se proposait de faire un jour effectivement. Plus tard, lorsqu'il n'eut plus la même admiration pour ces débordements de l'imagination, il sut dire tout naturellement, pour excuser une fantaisie de jeunesse: «Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes les langues de l'Europe, m'avait chargé, je ne sais pourquoi, moi ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Illyriens.» Méfions-nous des renseignements que nous donne cet incorrigible mystificateur sur ses propres œuvres et demandons-nous si la date à laquelle il dit avoir eu ce dessein est bien la véritable.
Il ne sera pas difficile d'en prouver l'inexactitude. En «cette même année 1827», son «compagnon de voyage» était loin de France, en Allemagne et dans les pays du Nord, faisant des études sérieuses, visitant—fils d'un père glorieux—les sommités scientifiques de l'époque[445]. En effet, le 6 août 1826, sous prétexte d'un voyage au Mont Dore, entrepris en compagnie de ses amis de Jussieu, J.-J. Ampère était parti vers la Suisse, pour fuir cette proposition de mariage qui finit si tragiquement[446]. Il ne revint à Paris qu'au mois de novembre 1827, soit trois mois après la publication de la Guzla. On ne pouvait donc en 1827 former le plan d'un voyage en Illyrie.
D'autre part, comme le témoignent les recherches de M. Maurice Tourneux, l'exécution matérielle du volume était en bonne voie dès le printemps 1827[447]; or, Mérimée lui-même ne déclare-t-il pas que son livre fut écrit pendant un automne et à la campagne, «en une quinzaine de jours[448]»? Ainsi cet automne ne saurait être celui de 1827 (le livre, du reste, parut vers la fin de juillet); c'est ou celui de 1826, ou même celui de 1825.
À ce sujet nous relevons dans une lettre de Mérimée à Albert Stapfer, écrite le 3 août 1826, mais publiée tout récemment[449], une courte phrase aussi suggestive que mystérieuse. «La Morlaquène est au diable», mandait-il de Boulogne-sur-Mer, où il passait les vacances, avec des amis.
Nous ne savons pas ce que veut dire ce mot de Morlaquène, qui porte, il nous semble, une marque nettement stendhalienne. Serait-ce un ouvrage sur les Morlaques, le Voyage de Fortis par exemple, que Mérimée aurait eu fini de lire? ou bien, est-ce un surnom appliqué par lui à l'un de ses amis? M. Félix Chambon, qui a eu l'extrême obligeance de mettre à notre disposition sa vaste érudition mériméiste, penche pour cette dernière hypothèse et croit que le mot désignerait Victor Jacquemont ou Stendhal. On n'apportera probablement pas de réponse définitive à la question, mais ce qui est certain,—et suffisant pour le moment,—c'est qu'à l'époque où Mérimée écrivait cette ligne, c'est-à-dire, jour par jour, une année entière avant la publication de la Guzla, il s'occupait de la «Morlaquie» et des «Morlaques», en parlait à ses amis et y faisait des allusions qui étaient comprises de ses familiers. Cela est d'autant plus important à constater que, quelques admirateurs trop fervents de Mérimée mystificateur (et, nous l'avouons, nous sommes parfois de ce nombre), ne cessent pas de représenter la Guzla comme un livre improvisé même en matière d'impression, comme si elle avait été écrite, composée, imprimée, reliée, mise dans le commerce, enfin, oubliée par son auteur lui-même,—dans l'espace du seul et beau mois d'août de l'an de grâce 1827.
M. Chambon pense que la Guzla fut peut-être écrite en collaboration avec Ampère[450]. Cela est fort possible, mais les preuves suffisantes nous font toujours défaut. Les lettres de Mérimée à Ampère sortiront-elles un jour de quelques cartons oubliés et jetteront-elles une nouvelle lumière sur les origines du recueil de ballades illyriques? Nous n'en savons rien. Pourtant, si nous ne pouvons dire certainement que la Guzla fut écrite en collaboration avec Ampère, nous croyons pouvoir assurer qu'elle fut écrite (du moins dans sa plus grande partie) sous les yeux du «compagnon de voyage». C'est Mérimée même qui le raconte dans sa lettre à Sobolevsky, et qui le laisse entendre dans la préface de 1840: «On me mit au défi; et le lendemain j'apportai à mon compagnon de voyage cinq ou six de ces traductions. Je passai l'automne à la campagne. On déjeunait à midi et je me levais à dix heures; quand j'avais fumé un ou deux cigares, ne sachant quoi faire avant que les femmes ne paraissent au salon, j'écrivais une ballade.» Cela se passait, donc, avant le départ d'Ampère (6 août 1826): autre preuve que la Guzla fut composée avant 1827[451].
Reste à savoir pendant quel «automne» et dans quelle «campagne»? Fut-ce pendant l'automne 1826 (si l'on peut appeler ainsi le mois de juillet et le commencement d'août!) à Boulogne-sur-Mer d'où est expédiée la lettre à Stapfer, sur cette «plage romantique», patrie de l'Inconnue[452]? Ou ne faudrait-il pas reporter d'une année en arrière la naissance,—nous entendons la confection du manuscrit,—de la Guzla et chercher la «campagne» ailleurs qu'à Boulogne-sur-Mer?
Les correspondances publiées jusqu'à aujourd'hui ne nous permettent pas de répondre d'une façon certaine à cette double question; mais, comme nous avons dû renoncer à placer en 1827 la composition de la Guzla, de même nous rejetterons l'opinion d'Eugène de Mirecourt selon qui elle aurait été «fabriquée à Paris, dans un bureau de ministère[453]», prétention d'autant plus dangereuse qu'Eugène de Mirecourt est une des «autorités que l'on consulte toujours, mais qu'on ne cite jamais». Non seulement la Guzla ne fut pas écrite à Paris, mais surtout elle ne le fut pas dans un «bureau de ministère», car Mérimée n'entra dans l'Administration que plus tard. Encore en 1828, il «attendait, de pied ferme, son ambassade[454]».