Quant à la vanité de poète, autre trait du caractère de Maglanovich, elle est d'autant plus contestable que les poésies populaires serbes sont pour ainsi dire anonymes: on ne connaît même pas les auteurs des ballades les plus récentes: le véritable poète d'une piesma se défend toujours de l'être et prétend l'avoir apprise de la bouche d'un autre. Le guzlar n'est qu'un simple récitateur même quand il débite ses propres vers,—tant s’y efface sa personnalité,—moulés qu’ils sont dans les formes traditionnelles selon des procédés depuis longtemps établis; on lui trouverait tort d’en réclamer la propriété: le bon goût et une timidité de convention l’empêchent de s’en dire l’auteur aussi ouvertement que le fait le poète de Mérimée: «Celui qui a fait cette chanson était avec ses frères au rocher gris; il se nomme Guntzar Wossieratch[484].» Le guzlar sait que ses autres confrères modifieront son ébauche avant qu’elle prenne sa forme définitive; rien n’est plus faux que cette Improvisation d'Hyacinthe Maglanovich où l’on sentie cabotinage:
Étranger, que demandes-tu au vieux joueur de guzla? que veux-tu du vieux Maglanovich? Ne vois-tu pas ses moustaches blanches, ne vois-tu pas trembler ses mains desséchées? Comment pourrait-il, ce vieillard cassé, tirer un son de sa guzla, vieille comme lui?…
La guzla d’Hyacinthe Maglanovich est aussi vieille que lui; mais jamais elle ne se déshonorera en accompagnant un chant médiocre. Quand le vieux poète sera mort, qui osera prendre sa guzla et en tirer des sons? Non, l’on enterre un guerrier avec son sabre: Maglanovich reposera sous terre avec sa guzla sur sa poitrine[485].
La renommée d’un guzlar,—et son orgueil de poète aussi,—n’était jamais si grande que l’imaginait Mérimée, oubliant un peu trop qu’il avait dit que «la plupart sont des vieillards et fort pauvres, souvent en guenilles, qui courent les villes et les villages en chantant des romances». Si un guzlar était connu, il ne l’était pas par son talent de poète, mais par sa bonne mémoire et pour son répertoire choisi. Donc, pour le salut de la «couleur locale», le nom du soi-disant auteur des ballades de la Guzla ne devait pas figurer sur le recueil. Pour comble de malheurs, quelques biographes par trop zélés ont rendu à Mérimée le mauvais service de souligner avec trop d’enthousiasme la pittoresque figure de Maglanovich.
Mérimée fut trompé, soit,—et c’est le plus probable,—par Ch. Nodier qui donnait une grande importance à la personnalité de «l’Homère esclavon», soit par Fortis, qui parle une fois de Triboco, village qui était la patrie de «Pappizza, paysan improvisateur qui, né vers la fin du XVIIe siècle, est encore célèbre après sa mort, à cause de la quantité de ses poésies, qu’il chantait lui-même en s’accompagnant de la guzla, et dont il semble qu’on a perdu le souvenir[486]». À notre avis, les Chants populaires de la Grèce moderne de Fauriel ont largement contribué à pareille méprise. Dans son introduction, le savant ami de Mérimée avait longuement parlé des chanteurs grecs, des difficultés qu’on a pour se procurer leurs récits, etc. L’auteur de la Guzla nota soigneusement cela pour s’en servir dans la notice qu’il plaça en tête du volume. Mais c’est surtout dans les chants mêmes des Grecs qu’il trouva les formules naïvement orgueilleuses qu’il prodigua dans ses ballades illyriques. Celle-ci, par exemple, que nous tirons de Fauriel, semble appartenir à la Guzla: «Je m’arrête pour vous faire un récit [dont vous] serez bien émerveillés[487].» Ou bien une autre: «J’ai donc composé cette histoire: et je la joue sur ma lyre, pour mon divertissement:—car quiconque sait parler avec agrément et avec raison, peut faire qu’un cœur attristé reçoive des consolations. C’est Manuel de Seti, fils du Pappas Hiéronyme, Charciote, qui est l’auteur de toute cette histoire.» Ou bien, enfin, celle-ci: «Celui qui bien écoute, bien aussi raconte, s’il lui arrive de bien rappeler [les faits] dans sa tête. Et moi aussi j’ai écouté, et j’ai fait une Georgide, sur George Skatoverga de la plaine. Comme je ne sais point lire, pour ne point oublier cette histoire, j’en ai fait une chanson, afin d’en bien conserver le souvenir[488].»
Quant à la prétendue ruse du barde illyrique, qui aurait l’habitude de s’interrompre à l’endroit le plus intéressant de son récit, pour faire une quête, elle n’est mentionnée ni par Fortis et Nodier pour les Serbes, ni par Fauriel pour les Grecs modernes. Nous ne savons si le chanteur grec était capable de tant d’habileté, mais pour le guzlar serbo-croate naturellement simple et enthousiaste, nous pouvons dire que cette sommation pressante serait contraire à son caractère national. Aussi nous faut-il comprendre combien fut blessée la susceptibilité des critiques serbes de 1827; ils reprochèrent amèrement à l’auteur de la Guzla d’avoir calomnié par cette fausse assertion tout un peuple[489].
Pourtant, si Mérimée attribuait mal à propos cette ruse professionnelle, il ne l’avait pas inventée. Le jongleur français la connaissait bien avant lui et la pratiquait quelquefois:
Huimès commence chançon à enforcier
Que vous orrez, se donez un denier,
dit-on dans une chanson de geste citée par M. Léon Gautier[490]. Mérimée, qui avait pour amis, à l’époque où il composait la Guzla, un futur historien de la littérature française au moyen âge (J.-J. Ampère) et un futur historien de la poésie provençale (Claude Fauriel), n'avait que trop l'occasion de s'initier à la vie intime des anciens poètes ambulants. Nous savons, du reste, que Fauriel prodiguait les anecdotes, les traits saillants et pittoresques, et que ses amis moins savants, mais non moins littérateurs,—Stendhal surtout,—exploitaient volontiers cette mine vivante.
D'autres sources, moins importantes celles-là, servirent à la Notice sur Hyacinthe Maglanovich. Ainsi, tout au début, Mérimée raconte que son poète fut enlevé à l'âge de huit ans «par les Tchinguéneh ou bohémiens» et que «ces gens le menèrent en Bosnie», le «convertirent sans peine à l'islamisme qu'ils professent pour la plupart» et que «un ayan ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit à son service». Il faut rapprocher ces détails du Voyage en Bosnie par Amédée Chaumette-Desfossés (Paris, 1812), où l'on parle de «Tchinguènèh (Bohémiens), gens les plus misérables et les plus dégoûtants», qui «professent, en apparence, le musulmanisme», mais «sont tellement méprisés qu'il leur est défendu d'entrer dans les mosquées[491]», et où l'on explique longuement quel est le rôle d'un ayan[492]. À cet ouvrage est dû aussi, semble-t-il, le nom même de Maglanovich, dérivé probablement de Maglay (Maglaï), ville de Bosnie, dont il est parlé à plusieurs reprises[493]. Il est douteux que Mérimée ait connu le mot serbo-croate magla (qui veut dire le brouillard), le seul autre auxiliaire possible pour fabriquer le nom de Maglanovich. En effet, on ne le trouve dans aucun des ouvrages consultés par Mérimée à l'occasion de ses ballades.—M. Leger croit que l'auteur de la Guzla n'ignorait pas la signification de magla et qu'il en voulut former le nom de son héros, afin de lui faire signifier: Fils du brouillard [ou plutôt Desbrouillards], parce que, «vers 1830, la poésie ossianique était encore fort à la mode et les brouillards d'Ecosse charmaient encore les imaginations[494]».—Il serait bon d'ajouter que les Slaves du Sud ne connaissent pas ce nom. De même, ils donnent très rarement à leurs enfants le prénom presque exclusivement monastique d'Hyacinthe.