Mérimée enfin utilisa encore un ouvrage français, le Voyage pittoresque de l'Istrie et de Dalmatie rédigé d'après l'itinéraire de L.F. Cassas, par Joseph Lavallée (Paris, 1802); dans le récit du mariage de Maglanovich (arrangé à l'aide d'un chapitre de Fortis sur les enlèvements et les mariages chez les Morlaques[495]), il baptise le beau-père de son héros du nom de Zlarinovich et donne au rival du poète celui d'Uglian. Aucun de ces deux noms n'est authentique: Zlarine désigne une localité; Uglian, une île de l'Adriatique, plus connue sous la dénomination italienne d'Isola Grossa[496].
§ 3
MÉRIMÉE COMMENTATEUR
«Dans le commentateur imaginaire, Mérimée fait le portrait de l'antiquaire naïf, de l'érudit ignorant et dénué de critique. Ce type, il le pressentait à merveille; plus tard sa profession lui permit de l'étudier à fond; il y est revenu à plusieurs reprises, jamais avec plus de bonheur que dans la Guzla»,—a très justement remarqué M. Filon[497].
Non seulement Mérimée est le traducteur de son poète, mais il en est encore le commentateur sans prétention. Quand il avait collectionné ces ballades, il s'imaginait être le «seul Français qui pût trouver quelque intérêt à ces poèmes sans art, production d'un peuple sauvage». Ses amis lui ont persuadé qu'elles seraient agréables au public; peu jaloux de son trésor, il a bien voulu les lui faire connaître et les lui expliquer. À tout cela, il n'a pas beaucoup de mérite: grand amateur de voyages, sans occupations bien importantes, il a pu parcourir le pays qu'il habitait et, au hasard de ses découvertes, rassembler quelques fragments assez curieux d'anciennes poésies. Comme il a affaire à des coutumes parfois fort différentes de celles des autres pays, il fournira toutes les explications qu'il pourra donner pour faciliter la lecture de ces poèmes; il dira ses conjectures, ce qu'on lui a rapporté, sans jamais rien affirmer dont il ne soit sûr. Il emploie volontiers des formules assez vagues: on dit que… il est vraisemblable… c'est sans doute… etc. Pourquoi rechercher à toute occasion la certitude; ces ballades valent-elles la peine qu'on se livre à un véritable travail d'exégèse; pour lui il n'est qu'un simple amateur, qui n'approfondit pas les choses d'aussi près; toute explication lui semble bonne pourvu qu'elle permette d'interpréter et de comprendre son texte; il collectionne des ballades comme un autre des bibelots, sans y attacher trop d'importance; il est folkloriste amateur; il aime mieux des probabilités douteuses, où se complaît son imagination un peu paresseuse, que des certitudes qui lui seraient une peine et un travail. Aussi le lecteur ne saurait-il exiger de lui que ce dont il s'est contenté lui-même. Et voici Mérimée à couvert des critiques avisées que des lecteurs mieux renseignés pourraient faire de sa science. Ce lui fut une habileté de se dire étranger à la fois au pays qu'il voulait faire connaître et à celui auquel il présentait son recueil. Mais s'il se posa dans sa préface comme un antiquaire «naïf et dénué de sens critique», dans la pratique il suivit le plus souvent les leçons d'un maître excellent, vrai savant celui-là, nous voulons dire Fauriel. Il lui devait déjà le goût de la poésie primitive; il lui dut aussi de composer un livre dont l'esprit et la manière se rapprochent très sensiblement de ce que l'on trouve dans les Chants populaires de la Grèce moderne. Pour tromper complètement son lecteur, il emprunte à Fauriel la façon de présenter ses remarques.
C'est ainsi qu'il va jusqu'à déclarer très sérieusement qu'ici manque une stance[498] à un poème qu'il a lui-même composé tout entier, parce que, à l'occasion d'une poésie grecque authentique, Fauriel avait signalé qu'il manquait à cette chanson quelques vers de la fin[499]. Ailleurs il dira: «Il est évident que cette intéressante ballade ne nous est pas parvenue dans son intégrité[500].»
Fauriel regrette-t-il de n'avoir pu trouver sur un certain sujet qu'une assez mauvaise chanson, incomplète d'ailleurs: «Je n'ai pu me procurer sur Androutzos que la seule chanson suivante, et encore n'est-elle pas complète et le sujet en est-il assez vague[501]?» Mérimée lui aussi a son fragment de ballade qui ne vaut pas grand'chose et qui «ne se recommande que par la belle description d'un vampire[502]».
Comme Fauriel, Mérimée fait ses trouvailles qu'il signale comme autant de joyaux de la collection et sur lesquelles il attire tout particulièrement l'attention:
FAURIEL: MÉRIMÉE:
Dans les assemblées champêtres, qui se Je dirais seulement quelques Ce joli vers… je l'ai retrouvé dans J'ignore à quelle époque eut une longue pièce sur la prise de lieu l'action qui a fourni le Constantinople, composée à l'époque de sujet de ce petit poème, et le l'événement; et là même, il a l'air joueur de guzla qui me l'a d'être tiré de quelque chanson récité ne put me donner d'autres populaire plus ancienne. (Chants informations, si ce n'est qu'il grecs, tome II, p. 186.) le tenait de son père, et que c'était une ballade fort ancienne. (La Guzla, page 132.)