À Vardari, à Vardari,—dans la plaine «Pourquoi pleures-tu, mon beau de Vardari,—Vévros, las! était cheval blanc? pourquoi hennis-tu gisant;—et son cheval moreau lui dit: douloureusement? N'es-tu pas «Lève-toi, mon maître, et cheminons; harnaché assez richement à ton voilà notre compagnie qui s'en gré? n'as-tu pas des fers va.»—«Je ne puis cheminer, mon d'argent avec des clous d'or? moreau;—je vais mourir.—Viens creuse n'as-tu pas des sonnettes la terre avec tes pieds,—avec tes d'argent à ton cou? et ne fers d'argent; enlève-moi avec tes portes-tu pas le Roi de la dents,—et dans la terre fertile Bosnie?»—«Je pleure, jette-moi,—puis prends aussi mon mon maître, parce que l'infidèle mouchoir—et le porte à ma belle m'ôtera mes fers d'argent et mes amie,—pour qu'elle me pleure sonnettes d'argent. Et je en le voyant[519]…» hennis, mon maître, parce que avec la peau du Roi de Bosnie le mécréant doit me faire une selle[520].»

Que Mérimée ait songé à Fauriel quand il composa sa ballade, c'est chose sûre, car trente ans plus tard, parlant de la poésie albanaise, il va dire: «On notera que les sabres et les chevaux qui parlent sont fréquents dans les ballades des klephtes[521].»

Comme le cheval de Vévros, le cheval de Thomas II a des fers d'argent; il est vrai que tous les chevaux que chante la poésie populaire ont tous, ou à peu près tous, des fers d'argent, une parure recherchée[522]: ces nobles bêtes aiment le panache. Toutefois l'on peut dire que, guidé par Fauriel, Mérimée approche, autant que faire se pouvait, du véritable esprit de la poésie populaire en général et de la poésie populaire serbe en particulier. Voici, par exemple, le commencement d'une pièce intitulée la Mort de Marko Kraliévitch:

Marko Kraliévitch était parti de bonne heure, un dimanche; avant le lever du soleil, il était au pied du mont Ourvina. Tandis qu'il le gravissait, Charatz, sous lui, commença à chopper, à chopper et à verser des larmes. Cela causa à Marko un grand trouble: «Qu'est cela, Charatz? dit-il; qu'est-ce, mon bon cheval? Voilà cent cinquante années que nous sommes ensemble; jamais encore tu n'avais bronché, et voilà que tu commences à broncher et à verser des larmes! Dieu le sait, il n'arrivera rien de bon; il va y aller de quelque tête, soit de la tienne, ou de la mienne.» Marko ainsi discourait, quand la Vila s'écrie du milieu de la montagne, appelant Marko: «Mon frère, dit-elle, Marko Kraliévitch, sais-tu pourquoi ton cheval bronche? Charatz s'afflige sur son maître, car vous allez bientôt vous séparer.» Mais Marko répond à la Vila: «Blanche Vila, puisse ton gosier devenir muet! Comment pourrais-je me séparer de Charatz, quand j'ai parcouru la terre à ses côtés, que je l'ai visitée de l'orient à l'occident, et qu'il ne s'y trouve point un meilleur coursier ni un héros qui l'emporte sur moi? Je ne pense point quitter Charatz, tant que ma tête sera sur mes épaules.—Mon frère, reprend la blanche Vila, personne ne t'enlèvera Charatz; et pour toi, tu ne peux mourir, ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre; car tu ne crains sur la terre aucun guerrier. Mais tu dois mourir, Marko, de la main de Dieu, l'antique tueur[523].»

En tous pays la poésie populaire se ressemble; le cheval, compagnon inséparable des héros qu'elle chante, s'y retrouve loué pour les mêmes qualités et pour les mêmes services. Nous comprendrons donc que Mérimée traitant d'un pareil sujet ait atteint tout naturellement au ton de la vraie poésie populaire serbo-croate.

Qu'est-ce donc que fait la valeur littéraire de ces poèmes si les sujets n'en sont pas nouveaux? Hâtons-nous de le dire, c'est la manière dont ils sont traités. Sous les murs de la forteresse de Kloutch nous assistons à un véritable combat avec tous ses épisodes, tels qu'on peut les imaginer dans ces temps où l'on se battait presque corps à corps; ce père qui du haut des murailles voit la tête tranchée de son fils, promenée au bout d'une pique; ce mur tout «percé de boulets comme un rayon de miel»; la trahison; les injures que s'adressent les adversaires en présence: tout cela donne l'illusion de la réalité. Le récit est court et rapide; il nous fait passer d'émotions en émotions; trois scènes des plus dramatiques en quelques lignes: l'apparition saisissante du spectre, l'entrevue du roi avec Mahomet II, la mort du parricide; et il semble que rien n'y manque. Peut-on mettre plus de couleur et plus de vie dans ce bref exposé de la bataille de Zenitza-Velika:—«Quand les Dalmates ont vu nos étendards de soie jaune, ils ont relevé leurs moustaches, ils ont mis leurs bonnets sur l'oreille»… Gestes fanfarons avec lesquels leur lâcheté fera un singulier contraste; le scintillement des sabres, le hennissement des chevaux, la fuite précipitée des poltrons insolents; le serment de vaincre ou de mourir qui fait songer à la vieille garde, fout cela est noté avec une rare précision et une sobriété admirable.

Ce cheval avec ses fers d’argent et ses clous d’or, ses sonnettes d’argent qui parent son collier, éveille en nous l’idée de ces beaux chevaux arabes si fiers de leur parure. Quoi de plus dramatique que l’antithèse que fait la réponse de l’animal avec l’interrogation du maître: «Et je hennis, mon maître, parce qu’avec la peau du roi de Bosnie le mécréant doit me faire une selle.»

Cette attention à soigner le détail, à mettre une image ou une intention dans presque tous les mots, nous l’avons dit et nous le redirons encore, Mérimée l’apporte jusque dans les notes; et c’est ce qui fait la valeur et le fini de ses ouvrages.

Donnons quelques exemples:

«Un Catholique, en voyant passer un Grec, ne manque pas de lâcher un pàsa vjerro (foi de chien), et d’en recevoir l’équivalent», dit Chaumette-Desfossés[524]. «Les Grecs et les catholiques romains se damnent à qui mieux mieux», dit Mérimée[525]; on croirait les entendre.