Ce fut pendant cet intervalle que l’hérésie des Paterniens se propagea en Bosnie. Ces sectaires, qui se donnaient le nom de Bogou-Mili (agréables à Dieu), excitèrent plusieurs guerres civiles par leur grand nombre et leur fanatisme, et finirent par causer la ruine de leur patrie… Leurs principales erreurs consistaient à regarder l’homme comme l’ouvrage et le séjour du démon, à rejeter les prêtres, l’eucharistie, et presque tous les livres de la Bible. Ils disaient encore que, pour être sauvé, il suffisait d’avoir la volonté d’être baptisé. On entrevoit dans ce dernier principe la raison de leur facilité à embrasser l’islamisme[526].

Mérimée traduit par des actes les effets funestes de cette hérésie: «Et les Grecs et ceux qui se faisaient appeler agréables à Dieu nous ont trahis et ils se sont rendus à Mahomet, et ils travaillaient à saper les murailles.» Et dans une note il s'explique; il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour le comprendre, ni d'être très versé dans les questions de théologie; c'est très simple: les Paterniens considèrent que tous les hommes sont les enfants du diable: «En illyrique, bogou-mili; c'est le nom que se donnaient les Paterniens. Leur hérésie consistait à regarder l'homme comme l'œuvre du diable, à rejeter presque tous les livres de la Bible, enfin à se passer de prêtres[527].» Voici une bonne explication, facile à comprendre pour tout lecteur qui, comme Mérimée, se soucie peu des questions de dogmes.

C'est ainsi qu'il communique la vie à tout ce qu'il doit aux autres; une vie qui ne vient que de lui. Il prend son bien où il le trouve, mais il lui imprime sa propre marque, toujours reconnaissable.

CHAPITRE V

Fortis, «La Divine Comédie», Quelques Autres Sources.

§ 1. Les Illyriens de Fortis.—§ 2. Les ballades des heyduques. Les Braves Heyduques: une scène dantesque. Chant de Mort: un vocero morlaque.—§ 3. La vie domestique dans la Guzla: l'Amante de Dannisich. De la différence qu'il y a entre cette pièce et la véritable poésie serbe.—§ 4. La vie domestique dans la Guzla: ballades sur les pobratimi—§ 5. Les Monténégrins. Les Français dans la poésie populaire serbo-croate.—§ 6. La source de Hadagny.—§ 7. Une note nouvelle: Venise; Barcarolle—§ 8. Théocrite et les auteurs classiques: le Morlaque à Venise; Impromptu.

Le Voyage en Dalmatie de l'abbé Fortis est l'une des sources de la Guzla; l'auteur de ce dernier ouvrage n'a pas craint de nous le dire, et par deux fois: d'abord dans sa lettre à Sobolevsky en 1835, puis dans la préface à la nouvelle édition de 1842, préface qui fut écrite en 1840. Mais cet aveu paraît si peu sincère, Mérimée affecte un air si dédaigneux à l'égard du bon abbé, que le lecteur non prévenu juge sa dette insignifiante et volontiers croirait à une «nouvelle mystification». Eugène de Mirecourt,—qu'on nous permette de le citer, bien que plus d'une légende lancée par lui trouve encore crédit de nos jours,—Eugène de Mirecourt, disons-nous, nous assure avec son beau sang-froid que, pour sa part, il ne voit pas «franchement» de quel secours a pu être à Mérimée le Voyage en Dalmatie, «livre indigeste, dit-il, qui ne parle que de métallurgie, de botanique et de géologie[528]». M. Filon, d'autre part, bien qu'il suspecte,—et pour cause!—la sincérité de Mérimée, déclare à son tour le Voyage de Fortis «un bouquin pédant et insipide[529]». Le livre du savant abbé est—qu'il nous soit permis de le dire—bien autre chose qu'un «bouquin pédant et insipide»; et, s'il y est question de «géologie, de botanique et de métallurgie», ce n'est pas là le seul intérêt qu'il présente à qui veut s'instruire.

Il y avait deux façons de suspecter la bonne foi de Mérimée: croire qu'il affectait lui devoir quelque chose, sans qu'il en fût rien, dans le seul but de se couvrir d'une autorité; ou croire enfin qu'en reconnaissant lui avoir fait quelque emprunt, il ne faisait qu'obéir à un scrupule de conscience, sans déclarer toutefois jusqu'à quel point il lui était redevable. C'est l'hypothèse qu'un examen plus attentif de l'ouvrage de Fortis nous a fait admettre comme la plus vraisemblable. Rendons au bon abbé ce qui lui appartient: son deuxième chapitre, celui que Mérimée a mis plus particulièrement à contribution, est un petit chef-d'œuvre dans son genre.

§ 1

LES ILLYRIENS DE FORTIS