Dis à mon père que je me porte bien, que je ne me ressens plus de
ma blessure, et que ma femme Hélène est accouchée d'un garçon.
Est-il besoin de dire que ce n'est pas Mérimée qui a inventé ce genre de poésie? L'improvisation funèbre qui se débite dans la maison mortuaire,—et non pas à l'enterrement,—près du corps du défunt, est une coutume qui paraît avoir été commune à toute l'humanité et qui subsiste toujours chez les Slaves, en particulier chez les Serbo-Croates. C'est le vocero, qui n'est pas exclusivement corse et dont Fortis parle ainsi au chapitre consacré aux funérailles des Morlaques:
Pendant qu'un mort reste encore dans la maison, sa famille le pleure déjà… Dans ces moments de tristesse, les Morlaques parlent au cadavre et lui donnent sérieusement des commissions pour l'autre monde… Pendant la première année après l'enterrement, les femmes morlaques vont faire de nouvelles lamentations sur le tombeau du mort… Elles lui demandent des nouvelles de l'autre monde et lui adressent souvent les questions les plus singulières[548].
En 1788, comme on a pu le voir déjà, ce passage avait inspiré le vocero illyrique de la comtesse de Rosenberg; mais ni elle, ni Mérimée, cela va sans dire, n'ont réussi à mettre plus de «couleur locale» dans leurs compositions que ne le permettaient les renseignements assez vagues donnés par l'abbé Fortis et que nous venons de citer. Dans ce chant, Mérimée a commis une très grave erreur que les folkloristes ne lui pardonneront pas. Les voceri ne sont jamais débités par les hommes:—surtout par un ancien heyduque!—c'est une occupation—et aussi une profession—réservée aux femmes. Il en est ainsi en Illyrie, comme l'a fort bien dit l'auteur du Voyage en Dalmatie; il en est de même en Corse, nous assure A. Fée[549].
Cependant Maglanovich, ce vieux brave, fait paraître un tel mépris pour la mort, qu'il n'y a pour nous rien d'étrange à le voir se lamenter sur celui qui n'est plus; c'est un ami, un parent qu'il regrette, et non la mort qu'il craint; ses plaintes sont mâles et telles qu'il convient à celui qui jadis, sans souci du danger, exposa sa vie dans maints et maints combats.
Ce qui fait la supériorité de ces deux ballades sur l'Aubépine de Veliko , c'est que Mérimée ne s'est pas contenté d'y répandre une couleur toute artificielle par l'emploi de noms et de dénominations qui nous semblent étranges et par le choix d'un sujet qui fait frémir, mais qu'il a su, à ce qu'il nous paraît, sinon pénétrer tout entière, du moins découvrir certains sentiments de l'âme des «primitifs».
§ 3
LA VIE DOMESTIQUE DANS «LA GUZLA»
Une des choses qui ont le plus frappé Fortis,—et à juste titre,—c'est l'esprit de famille chez les Serbo-Croates. «Ces âmes simples, dit-il, non corrompues par les sociétés que nous appelons civilisées, sont susceptibles d'une délicatesse de sentiment qu'on voit rarement ailleurs.» Observateur intelligent, il avait bien remarqué le rôle important qu'avait joué, dans l'histoire nationale et sociale des Slaves méridionaux, cette organisation patriarcale qui unit quelquefois un village presque entier dans une grande communauté si pleine d'intérêt pour le sociologue moderne[550]. Homme du XVIIIe siècle, idéaliste, Fortis s'était particulièrement enthousiasmé pour cette Illyrie quasi arcadienne que nulle influence étrangère n'avait encore gâtée. C'est ainsi qu'il consacre à la vie intime de ses habitants une très large place dans son chapitre des Mœurs morlaques.
On ne trouve pas tous les renseignements désirables dans ces pages éloquentes de sincérité sinon de vérité. On y rencontre aussi, nous l'avons dit, plus d'une exagération, involontaire mais inévitable chez un voyageur qui par malheur n'a visité qu'une province, un peu particulière, du pays dont il avait voulu peindre les mœurs. Enfin, son ignorance de la langue lui enlevait la plus riche source d'informations à ce sujet: la poésie populaire que Karadjitch appelle «féminine», c'est-à-dire domestique, poésie aussi profondément réaliste que lyrique. Cette ignorance eut de fatales conséquences pour l'écrivain français qui voulut, à l'aide du Voyage en Dalmatie, reconstituer la vie intime des «primitifs» serbo-croates.