Qu'est-ce qu'un roman de Voltaire? se demande M. Émile Faguet, dans une étude qui est toujours spirituelle et piquante, si elle n'est pas juste toujours. «C'est, répond-il, une idée de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes, destinées à lui servir d'illustrations et de preuves. C'est un article du Dictionnaire philosophique, conté au lieu d'être déduit par Voltaire, et c'est pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et moins colérique, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide; mais avec Voltaire, dans une demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de gracieux et d'inquiétant...»
Oui, sans doute, il y a cela dans les contes de Voltaire: mais s'il n'y avait que cela dans Candide, il est bien probable que l'éditeur de ce volume n'aurait pas prié un des premiers artistes de ce temps, M. Ad. Moreau, de composer les dessins qui l'illustrent, et que je ne serais pas occupé en ce moment à écrire cette préface.
Voulez-vous que je vous dise tout de suite ce qui fait la grandeur de Candide et qui le constitue un chef-d'œuvre à part, un immortel chef-d'œuvre? c'est que jamais dans aucun autre ouvrage n'ont brûlé d'une flamme plus ramassée, plus intense et plus vive les deux passions qui ont été l'honneur de Voltaire, la haine de l'injustice triomphante, et la pitié, une pitié large et généreuse, pour les souffrances imméritées. Vous n'avez pas oublié cette fièvre, dont parle Voltaire, et qu'il appelle la fièvre de la Saint-Barthélemy. Il prétendait qu'à cette date fatale, son sang, comme disent les bonnes gens, ne faisait qu'un tour; il le sentait bouillir en ses veines, il était obligé de se mettre au lit; il était malade des atrocités commises, deux siècles auparavant, par un fanatisme imbécile. Ne croyez point que cette fièvre annuelle ait été chez Voltaire une figure de rhétorique ou, ce qui serait pis encore, une pose d'homme sensible. Non, il était tourmenté du besoin de la justice; les maux et les misères des hommes le jetaient hors de lui-même; il fallait évidemment qu'on le prît, pour lui en parler, en un de ses bons moments; car il avait de vilains quarts d'heure d'égoïsme, et j'avoue qu'il n'était chevaleresque que par occasion.
Mais il haïssait d'une haine vivace et profonde l'hypocrisie, le fanatisme, l'oppression bête, l'iniquité superbe, la sottise importante, tout ce qui dans notre état social s'ajoute à la cruelle et injuste nature pour aigrir l'humaine misère, pour rendre la vie insupportable aux pauvres et tristes mortels.
C'est cette flamme qui anime toutes les pages de Candide. Voltaire y ramasse, comme à plaisir, tous les maux les plus horribles dont peut souffrir l'homme sur cette terre, qui est bien pour lui une vallée de désespoir et de larmes. Il entasse les pestes sur les naufrages, les famines sur les massacres; on n'entend dans cet ouvrage que les cris des gens que l'on torture, des hurlements de désespoir ou des bâillements d'ennui; la lecture en serait horrible et dégoûtante, le livre tomberait assurément des mains, si l'on ne sentait circuler à travers toutes ces peintures une âme généreuse, qui s'irrite et qui s'apitoie tout ensemble, dont la fureur et le chagrin s'exhalent en ironie; une ironie tantôt mordante, tantôt douloureuse, toujours enflammée.
Oh! ces rois, les puissants de la terre, que de mal ils ont fait! comme ils ont pressuré leurs peuples! comme ils en ont tiré du sang, des larmes et de l'or! Oui, mais quelle revanche, quand le poète (Voltaire en ce moment est poète et grand poète) vous en montre six attablés dans cet hôtel de Venise, se contant leur déchéance et leurs infortunes! Comme l'ironie court sur ce récit divin avec une légèreté merveilleuse!
Mais voici Paquette que rencontre Candide faisant des agaceries au frère Giroflée et lui tapotant les joues. On a, surtout dans ces dernières années, versé bien des larmes sur le misérable sort de la courtisane, on a en cent façons tâché de nous apitoyer sur l'horreur de cette affreuse vie. Jamais, non jamais on n'égalera la peinture que Voltaire a faite eu quelques coups de crayon:
«Ah! monsieur, si vous pouviez imaginer ce que c'est de caresser indifféremment un vieux marchand, un moine, un avocat, un gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une vieillesse affreuse, un hôpital et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde....»
Tout y est! En ces dix lignes. Voltaire a rassemblé toutes les douleurs et toutes les affres de ces créatures; le tableau est admirable de vérité et de force! Mais n'y sentez-vous pas l'apitoiement et la sympathie du peintre? Ici l'ironie devient lugubre et en quelque sorte vengeresse. Voltaire crie d'horreur contre la société qui jette quelques-unes de ses créatures en de tels abîmes. Il a sa fièvre de la Saint-Barthélemy; on en tremble avec lui par contagion.
Écoutez le seigneur Pococurante: quel ennui dense et noir se dégage de sa conversation! Être si riche, avoir tant de goût et un goût si délicat, et ne faire de sa vie qu'un long bâillement, quelle misère! Et ici l'ironie se fait cinglante.