«Vous conviendrez, dit Candide eu parlant à son ami Martin de ce blasé qui trouve à redire à tout, que voilà le plus heureux des hommes; car il est au-dessus de tout ce qu'il possède.

—Eh! non, répond Martin, il est dégoûté de tout ce qu'il possède.

—Mais, reprend Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés?

—C'est-à-dire, riposte Martin, qu'il y a du plaisir à n'avoir pas de plaisir.»

Et c'est ainsi que derrière cette longue, terrible et pathétique énumération des maux qui affligent l'humanité, on sent toujours Voltaire, brûlé de passion, ou, si vous aimez mieux, de fièvre; la fièvre de la Saint-Barthélemy.

Candide serait un chef-d'œuvre incomplet si le philosophe, après avoir ainsi étalé nos misères à nos yeux, ne nous ranimait pas par une conclusion réconfortante. Cette conclusion, tout le monde la connaît: il faut cultiver son jardin. Oui, sans doute, il n'y a qu'une chose vraiment bonne sur celle terre: c'est l'action. On n'est heureux que si l'on travaille, si l'on fait ce que l'on a à faire, si l'on cultive son jardin.

Cultivons notre jardin! C'est le mot de ce siècle de rêveurs et de pessimistes; c'est le mot de tous les siècles. Et c'est parce que Voltaire l'a formulé dans Candide, que Candide les traversera tous.

Ce chef-d'œuvre n'a-t-il point quelques tares? Je crois que Voltaire aurait pu retrancher aisément quelques polissonneries et quelques gros mots inutiles, qui rendent la lecture de son roman presque impossible aux femmes; Mme du Deffant lui eu avait déjà fait l'observation au siècle dernier; à plus forte raison, ce défaut choquera-t-il plus sensiblement les femmes du nôtre. Je crois aussi qu'il y a des longueurs dans la partie du récit qui concerne l'EIdorado. Mais ce sont là des taches fort légères, et j'ai quelque pudeur à les signaler.

Je ne pense pas qu'il faille, selon le mot de Victor Hugo, admirer tout comme une brute. Mais c'est une vérité depuis longtemps admise que dans les ouvrages passés chefs-d'œuvre et consacrés, les défauts, s'il s'en trouve, ne comptent pas, et l'on répète les vers d'Horace:

Non ego paucis
Offendar maculis....